Lucie Boulay, professeure de philosophie
Enjeux théoriques : articuler les dimensions existentielles, éthiques et politiques de l’expérience de la guerre dans l’écriture mémorielle de Beauvoir, pour ressaisir en quoi l’expérience vécue de la guerre réoriente et façonne le travail philosophique en lui-même, à la fois sur le plan de la pensée spéculative (remise en cause de la pensée de l’histoire de Hegel notamment) et engagement dans une praxis propre à la lutte contre le fascisme, l’impérialisme, le génocide, le viol de guerre et la colonisation, par la constitution d’un ethos, celui de l’intellectuel engagé.
Introduction
« Ainsi, nos aînés nous interdisaient-ils d’envisager qu’une guerre fût seulement possible. Sartre avait trop d’imagination, et trop encline à l’horreur, pour respecter tout à fait cette consigne ; des visions le traversaient dont certaines ont marqué La Nausée : des villes en émeutes, tous les rideaux de fer tirés, du sang aux carrefours, et sur la mayonnaise des charcuteries. Moi je poursuivais avec entrain mon rêve de schizophrène. Le monde existait , à la manière d’un objet aux replis innombrables et dont la découverte serait toujours une aventure, mais non comme un champ de forces capables de me contrarier. » [p.170 – 171 Fdâ]
C’est en ces mots, que Simone de Beauvoir relate son attitude face à l’entrée en guerre, à l’aurore du Second Conflit mondial. Dans La Force de l’âge, elle rappelle que Sartre usait du terme de « schizophrénie » pour qualifier son attitude face au réel. Celle-ci consistant à maintenir son projet coûte que coûte en dépit duréel qui s’impose. Cette attitude ancienne chez Beauvoir culmine alors au moment où éclate la seconde guerre mondiale. En effet, prise dans l’élan de son bonheur, qui rayonne dans « la force de l’âge » se dessine une brisure, un point de non-retour, face auquel l’imagination recule. Il lui est impossible de concevoir de renoncer au bonheur, à son avenir, à ses plans au cœur de la jeunesse. L’attitude de schizophrène qu’elle décrit dans La Force de l’âge dit le refus de céder face à La Force des choses. Tout le récit mémoriel est alors le passage de l’attitude schizophrène de La Force de l’âge, qui veut imposer sa transcendance envers et contre tout en dépit du réel, à La Force des choses, qui fait du réel, le centre d’une force centripète, qui ramène à lui la transcendance du sujet vers l’ordre coercitif à transcender. Le récit mémoriel de La Force de l’âge est alors scindé en deux. Un premier temps, qui fait le récit du plein bonheur qui est le sien, dans le mouvement de libération, qui fait suite à l’accession au poste de professeur de philosophie à Marseille. Et un second temps, qui dévoile son journal de guerre, réécrit rétrospectivement dans ce second volume des Mémoires et que l’on retrouve également publié sans réécriture, dans la collection blanche de Gallimard. Ainsi, l’expérience de la guerre semble structurelle dans le projet même de l’écriture mémorielle de Beauvoir. C’est en effet, l’hypothèse qu’a formulé Camille Dajeun dans sa mise en scène, l’année passée à l’Odéon dans la pièce Forces Vives. La guerre d’Algérie serait le point de départ de l’écriture mémorielle, l’histoire d’une vie serait alors ressaisie à partir d’une déchirure première, la première guerre mondiale dans le temps de l’enfance qui se répète et qui bégaie, avec le second conflit mondial, puis avec la guerre d’Algérie. Refusant toute forme d’oppression et d’aliénation, le couple Beauvoir-Sartre reprend la lutte contre l’impérialisme, la colonisation ou encore toute forme de privilège, où un groupe vient à refuser à l’autre sa transcendance pour le maintenir en infériorité. C’est alors la pensée de droite dans son ensemble, qui est dénoncée par le couple, comme l’affirmation et la justification de privilèges, tel que l’affirme Beauvoir dans la préface de Faut-il brûler Sade ? en 1955. Le problème qui nous animera alors est celui de savoir qu’est-ce qui dans l’écriture mémorielle de Beauvoir motive le basculement d’une position de retrait et de mise à distance du réel à une position ferme d’engagement, dans et par la redéfinition de l’ethos de l’intellectuel et de sa praxis ? Autrement dit, il s’agit de comprendre en quoi l’expérience de la guerre motive le renversement d’une philosophie idéaliste et d’une attitude de mise à distance, à une philosophie de l’engagement qui redéfinit la figure de l’intellectuel dans son entier. C’est ce basculement qui peut être observé dans l’écriture mémorielle de Beauvoir, dans le passage de La Force de l’âge à La Force des choses. Pour ce faire, nous nous attacherons dans un premier moment à observer le mouvement de rejet du réel de Beauvoir au moment de l’entrée en guerre en 39, dans et par le refus de voir sonbonheur se dissoudre. Nous reviendrons sur l’expression de « schizophrénie » employée par Sartre face au refus de Beauvoir de modifier son projet en dépit de la force du réel et nous verrons en quoi le sentiment d’impuissance l’a conduite à une telle attitude de distanciation. Puis, nous verrons en quoi le basculement de La Force de l’âge à La Force des choses finit par s’opérer non pas comme la simple acceptation du réel, mais comme la redéfinition d’un nouvel ethos, doublé d’une praxis, qui constitue la posture que l’intellectuel doit adopter en temps de guerre, notamment au moment de la guerre d’Algérie et puis par la suite dans la guerre du Vietnam et au sein du conflit Israëlo palestinien, ou encore contre toutes les formes d’oppression, qui viendraient restreindre la transcendance d’autrui. Le rêve de schizophrène, qui anime Beauvoir dans « la force de l’âge » et qui consiste à faire triompher son projet sur la résistance du réel, produit définitivement une cassure, qui conduit à un voilement de soi à soi. De même, l’impuissance face à l’arrivée de la guerre l’a conduite également à une forme d’abstraction et de distance, à laquelle s’est ajoutée la force de l’espoir en une paix éternelle incorruptible : « La ligue d’Action française, les jeunesses patriotes, la solidarité française, l’UNC, les Croix-de-feu déclenchèrent des bagarres boulevards Raspail, boulevard Saint-Germain, près de la chambre des députés, tout au long du mois de janvier. […] Je ne suivis que d’assez loin toute cette histoire : j’étais convaincue qu’elle ne me concernait pas. Après l’orage viendrait la bonace ; il me semblait vain de m’inquiéter de ces tourmentes sur lesquelles de toute façon, je ne pouvais rien. Dans toute l’Europe, le fascisme se fortifiait, la guerre mûrissait : je demeurais installée dans la paix éternelle. » Merleau-Ponty lui-même dans « La guerre a eu lieu », texte recueilli dans le volume Sens et non-sens, a témoigné de ce point aveugle qui était celui de toute une génération, celui de prendre la paix pour un donné et non comme une conquête. La guerre sonne alors comme une déchirure au cœur de l’insouciance d’une génération, qui croyait la guerre derrière elle. Or, ce spectre, en ce qu’il est spectre est toujours sur le chemin du retour, jamais tout à fait mort, il menace sans cesse de planer sur nos existences. L’attitude de Sartre que l’on retrouve au seuil des Carnets de la drôle de guerre témoigne également de la distance avec l’expérience de guerre vécue, non pas en ce que celle-ci serait le fruit d’une mise à distance volontaire, mais que celle-ci semble échapper ou se soustraire à l’expérience. Sartre quant à lui se propose d’adopter un stoïcisme pour affronter la guerre, mais il ne sent pas à proprement parler la guerre elle-même, d’où l’idée d’une « drôle de guerre » : « La guerre fantôme. Une guerre à la Kafka. Je n’arrive pas à la sentir, elle me fuit. » (p.35) ou encore « Il faut pour que je sente la guerre, que je reçoive des lettres du Castor, elle est en guerre, moi pas. » (p. 35) Si Beauvoir qualifie de schizophrène son attitudeface à l’entrée en guerre, Sartre lui se qualifie de stoïcien : « En septembre 1939, j’ai dit « Je subis et j’accepte la guerre comme le choléra. » Mais c’est un point de vue faux comme le castor me l’a montré. La guerre n’est pas le choléra. C’est un fait humain, créé par des volontés libres. Il est impossible de la considérer comme une maladie douloureuse contre laquelle le stoïcisme est de rigueur. » (p.23) La notion de stoïcisme induit également une posture de distance, mais il s’agit là d’une distance active et non passive, non pas d’un déni ou d’un rejet comme dans la « schizophrénie » dont parle Beauvoir, le stoïcien ne se masque pas le réel qu’il affronte, il pratique l’ataraxie par le détachement. Au contraire, Beauvoir affirme qu’elle bloquait délibérément son imagination au seuil de l’entrée en guerre. Elle refusait d’y croire, vivant par-là dans « une paix éternelle ». Ce refus de voir, se traduit au début de la seconde section de La Force de l’âge, où advient un recul de l’imagination : « Au début de l’été 39, je n’avais pas encore tout à fait renoncé à espérer. Une voix obstinée continuait à susurrer en moi. « Ça ne m’arrivera pas ; pas la guerre, pas à moi. » Hitler n’oserait pas attaquer la Pologne, le pacte tripartite finirait par se conclure et l’intimiderait. J’ébauchais encore des projets de paix. […] [Sartre] me mettait en garde ; il vaudrait mieux affronter la vérité ; sinon, le jour où elle éclaterait, je ne serais pas prête à la supporter, je m’effondrerais. Mais comment se prépare-t-on à l’horreur ? Me disais-je ; inutile de prétendre la domestiquer ; j’y userai mes forces en vain ; de toute façon, il me faudrait improviser. Délibérément je bloquai mon imagination. » (p.481 ed. Folio moderne) La notion de force mobilisée en ces dernières lignes, fait inéluctablement écho, aux Cahiers de Jeunesse de Beauvoir, où il est dit la chose suivante : « Je construirai une force, où je me réfugierai à jamais. » Nous retrouvons une fois de plus la notion de force à l’œuvre dans les titres données aux Mémoires (Force de l’âge, Forces des choses), mais également dans l’idée d’un champ de force, que nous avions rencontré au début de cette intervention. L’attitude de schizophrène consistait à se comprendre soi-même comme une force, contre laquelle rien ne viendrait se heurter. Le refus de lire dans le monde un champ de force contraire à sa force serait alors le propre de ce temps de la force de l’âge, où Beauvoir se pense comme une transcendance apte à dépasser toutes les contrariétés et tous les obstacles. Or, la guerre n’est pas un simple obstacle, que l’on peut transcender seul et librement, elle s’impose comme ferme et inéluctable. La notion de force est leibnizienne, Beauvoir consacra par ailleurs son diplôme d’étude à Leibniz. Or, comme le montre Rivelaygue dans ses Leçons de Métaphysiques allemandes, toute monade, en tant qu’elle est porteuse d’une force est elle-même restreinte par d’autre forces, qui limitent sa puissance. Camille Dajen en nommant sa pièce sur les mémoires de Beauvoir : Forces vives table sur ce concept et en effet, le mythe beauvoirien d’une volonté inébranlable n’est pas sans fondement, mais il peut nous faire oublier les errances de la volonté et le risque de tomber dans la passivité et l’immanence, qui jalonne les Mémoires d’un bout à l’autre. Lire les mémoires comme un combat, comme le déploiement d’une force en lutte contre d’autres forces est le cœur denombreuses lectures des Mémoires. En effet, Danièle Sallenave, dans Castor de guerre fait également le portrait de Beauvoir sous le prisme du combat. Beauvoir serait en lutte contre la contingence, contre le temps et contre elle-même. La force dont il était question dans les Cahiers de jeunesse serait alors celle de la lutte. Les mémoires serait une guerre pour l’entreprise d’écrire, le Deuxième sexe une guerre pour la transcendance contre l’immanence et les écrits engagés seraient l’expression d’une volonté de transcender l’ordre coercitif en faveur des déshérités contre toute forme de privilège : « l’œuvre de SDB, romans compris, porte ce sceau guerrier, jusque dans la présence d’une voix qui ne laisse jamais le lecteur en repos. » (préface) La vigilance, l’inquiétude et la combativité serait alors l’attitude du « castor de guerre » pour reprendre l’expression qu’elle nota elle-même au dos d’une photo, envoyé à Jacques-Laurent Bost. Or, une telle lecture de Beauvoir comme purement engagée dans la lutte pourrait nous faire sombrer dans l’écueil du volontarisme, souvent accolé à la figure de Beauvoir, car si comme le montre à juste titre Kate Kirkpatrick et Danièle Sallenave, il existe bien « une force de la volonté » propre au « Castor de guerre », pour reprendre les titres respectifs de leur travaux de biographe, il convient également de rappeler que l’écriture mémorielle dévoile également les tâtonnements, les errances et les doutes de la volonté en temps ombragés. S’il y a bien une ferme volonté de Beauvoir, qui traduit l’idée existentialiste de transcendance, il y a pourtant lieu de souligner sans cesse que cette volonté est un arrachement à l’inertie, à la passivité et à l’engluement du sujet dans la facticité et dans les forces de l’histoire. Or, pour produire un tel arrachement, il faut avoir soi-même éprouver les affres de l’enlisement dans la passivité, l’inaction et l’inertie qui menace le sujet, surtout au moment où ses forces sont anéanties par le poids de l’histoire. Si certes, le camp choisi dans le combat de guerre est une évidence, en revanche l’attitude éthique qu’il convient de trouver face à la menace de la paix est une conquête et non un donné. Beauvoir retrace avec lucidité la distance qui a pu être la sienne face à la politique et à l’engagement, nous pouvons entre autre rappeler les phrases suivantes :
« Nous refusions de toucher à la roue de l’Histoire, mais nous voulions croire qu’elle tournait dans le bon sens. Sinon, nous aurions eu trop de choses à remettre en question. » (p. 207),
puis plus loin à propos du 14 juillet 1935 sur le Front populaire : « J’allai avec Sartre à la Bastille : cinq cent mille personnes défilèrent, brandissant des drapeaux tricolores, chantant et criant, on criait surtout : « La Roque au poteau » et : « Vive le Front populaire! » Nous partagions jusqu’à un certain point cet enthousiasme, mais il ne nous vint pas a l’idée de défiler, de chanter, de crier avec les autres. Telle était, à l’époque, notre attitude ; les événements pouvaient susciter en nous de vifs sentiments de colère, de crainte, de joie : mais nous n’y participions pas ; nous restions spectateurs. » (p.249)Attitude qualifiée d’individualiste qui se prolonge en 1936 : « Nous comptions sur le Front populaire, à l’extérieur pour sauver la paix, à l’intérieur pour amorcer le mouvement qui aboutirait un jour à un véritable socialisme. Nous prenions à cœur, Sartre et moi, son triomphe; cependant, notre individualisme freinait notre « progressisme » et nous gardions l’attitude qui, le 14 juillet 1935, nous avait cantonnés dans le rôle de témoins. » p.303. La guerre est donc le lieu de la confrontation de la philosophie avec la violence du réel. La Force de l’âge dévoile le basculement d’une morale idéaliste et bourgeoise pour reprendre les termes lucides de Beauvoir à une nouvelle conception de la liberté et par-là du rôle de l’intellectuel. Comment donc transcender l’ordre coercitif par l’instauration d’un nouvel ethos de l’intellectuel et une praxis, qui soit à la fois éthique et hautement politique ?
Dans un second temps, nous allons par conséquent observer concrètement ce que la guerre fait à la philosophie. C’est au moment de la guerre, en effet, que Beauvoir lit Hegel, or face au conflit, la tentation de se réfugier dans l’universel ne tient plus et c’est ce qui va motiver le basculement dans une reconfiguration du concept de liberté : « Je continuai à lire Hegel que je commençais à mieux comprendre ; dans le détail, sa richesse m’éblouissait ; l’ensemble du système me donnait le vertige. Oui, il était tentant de s’abolir dans l’universel , de considérer sa propre vie dans la perspective de la fin de l’histoire, avec le détachement qu’implique aussi le point de vue de la mort : alors, comme cela paraissait dérisoire cet infirme moment du cours du monde, un individu, moi ! Pourquoi me soucier de ce qui m’arriverait, de ce qui m’entourait, jusque ici, maintenant ? Mais le moindre mouvement de mon cœur démentait ces spéculations : l’espoir, la colère, l’attente, l’angoisse s’affirmaient contre tous les dépassements ; la fuite dans l’universel n’était en fait qu’un épisode de mon aventure personnelle. » (p.608 fdâ) Se séparant de Hegel, Beauvoir découvre ce qu’elle nomme « l’envers de sa dépendance », c’est-à-dire sa responsabilité. Aux lendemains de la guerre, en 1947, dans Pour une Morale de l’ambiguïté, elle dira que nulle liberté seule n’est possible, et que le bonheur individuel est une impossibilité si autrui est condamné. Cette leçon de la guerre forge une nécessité : toute liberté doit s’enquérir de libérer autrui. Le mouvement de notre transcendance doit s’attacher à rendre libre autrui, c’est aussi le sens du combat pour la libération des femmes, qui se dessinera quelques années plus tard en 1949. La guerre transfigure donc la figure de l’intellectuel et la pratique philosophique elle-même. L’engagement devient non plus périphérique à l’acte de pensée spéculatif, il devient son centre.Pendant la guerre d’Algérie, Beauvoir prend la plume avec Gisèle Halimi pour dénoncer le viol de guerre et plus généralement la torture et les sévisses de la guerre d’Algérie à travers le procès de Djamila Boupacha. L’intellectuel doit alors faire triompher la vérité des faits contre l’occultation politique de l’ordre colonial, qui détruit la vérité, rendant par-là toute justice impossible. Il en va de même dans Tout compte fait, lorsqu’il est question de la guerre du Vietnam, la lutte contre l’impérialisme pousse le couple à se faire juges et témoins des violences. Par exemple, la presse parle entre autre de blessures superficielles pour qualifier le corps d’un enfant, qui n’était plus qu’une brûlure. L’intellectuel devient alors un témoin, qui s’attache à lutter pour la justice. Le couple luttera alors dans la guerre d’Algérie, du Vietnam et du conflit Israëlo-Palestinien, refusant par-là toute forme d’oppression, de colonisation et d’impérialisme. Tout Compte fait (dernier volume des Mémoires) ne retrace pas seulement les conflits guerriers, mais également la lutte des classes à travers le récit des scandales d’usine. Cela fait signe vers les écrits philosophiques engagés de Beauvoir, qui refuse que le solipsisme du privilège puisse venir nier la transcendance d’autrui. C’est le sens qu’il convient de donner à son action et à celle de Sartre, telles qu’elles nous sont présentées dans les Mémoires, que ce soit dans La Force des Choses ou dans Tout compte fait.
