Philosopher en temps de guerre : l’importance de la démarche philosophique pour combattre l’obscurantisme

Par Kiera O’Carroll, étudiante en philosophie et langue et littérature française à l’université d’Oxford

L’acte de philosopher peut se définir par une démarche de pensée qui prend du recul sur ce qui semble évident, examine les méthodes et les principes, et doute de ses propres certitudes pour mieux les comprendre ou les réformer. Cette approche analytique me permettra d’illustrer le rôle de la philosophie en temps de guerre. 

Il faut tout d’abord noter que la philosophie n’est pas par nature démocratique. La philosophie est la poursuite d’un raisonnement fondé sur des prémisses que l’on prend comme acquises. Or, il est donc possible de tenter de justifier la guerre ou la violence intrinsèque, selon la philosophie. Pensons par exemple aux fascistes du XXe siècle, qui faisaient souvent appel à l’argument « de nature » afin de justifier l’eugénisme. J’emploie ici le terme tenter puisque dans un grand nombre de ces instances l’argument est mal fondé. Lorsqu’on déchiffre et anatomise réellement l’argument, les failles logiques qu’il contient deviennent évidentes. L’argument est souvent basé sur des observations fausses ou trop vite déduites d’une conclusion fausse. Le repérage de ces défectuosités est symptomatique d’une analyse qui passe précisément par une éducation philosophique.

Je vais, ici, exposer mon argument en défense du grand intérêt pour la philosophie en temps de guerre et de l’importance de philosopher en temps de guerre. Cette réflexion montrera d’abord que la philosophie n’a pas que son propre intérêt : celui de philosopher, et que même si c’est le cas, c’est dans l’intérêt de la philosophie d’être présente en temps de guerre.

Lorsque l’on parle de justice, on se base sur des réflexions qui sont de nature philosophique par rapport à nos observations souvent empiriques. La réflexion la plus fondamentale et utilisée dans ce domaine est que la souffrance est mauvaise. C’est la prémisse non énoncée et intuitive qui forme la base de la plupart de nos théories politiques. Non seulement le fruit d’une observation et d’une réflexion, elle est aujourd’hui une norme prescrite et essentielle dans la plupart de nos sociétés. Quand il y a une guerre, cette norme est inévitablement remise en cause. Lorsque cette norme est remise en cause, une bonne partie, voire tout le raisonnement derrière celle-ci est par conséquent aussi remise en cause. Cela veut donc dire que même des conclusions philosophiques déjà établies peuvent tout de même être révisées et le sont constamment.

C’est la raison pour laquelle la pratique de la philosophie devrait être encouragée puisque cette remise en cause se passe souvent de manière subtile afin d’éviter l’attention. Il est par conséquent impératif d’essayer de repérer et de remettre en question des changements qui apparaissent superficiels mais qui, comme l’Histoire nous l’a montré, peuvent vite dégénérer. Je pense ici par exemple à l’exclusion des écoles de livres qui dénoncent des régimes opprimants. Quelque chose qui devrait être vu pour plus alarmant que ça ne l’est car c’est un grand indicateur de la montée du fascisme.

Derrière un changement de stratégie politique, il y a systématiquement une reconfiguration des priorités publiques, ces priorités qui ont elles-mêmes été le résultat d’une pensée philosophique. Donc une guerre n’est pas seulement une attaque physique, mais une attaque à un système de pensée. Or, on perçoit une répétition accrue des mêmes schémas historiques, ce qui nous offre une meilleure idée de comment les prévenir. Il existe des directives mais aussi des conseils pour cela, par exemple le CAAC des Nations Unies. Au fur et à mesure que les observations philosophiques mais surtout humaines sur la souffrance par la guerre sont établies, nous gardons de moins en moins d’excuses pour justifier la violence. Pensons même par exemple au progrès fait dans la littérature sur l’éthique, qui aujourd’hui s’étend de plus en plus à l’environnement et aux animaux. La raison étant qu’on estime être passé au-delà du stade de devoir expliquer que de faire souffrir les êtres humains est quelque chose de mauvais et à éviter si possible. Un réel progrès dans les différents combats éthiques est constatable. La philosophie a donc contribué à l’analyse et à la promotion de la paix, cependant pour faire cela, elle doit continuer à se préserver. J’emploie ici le terme de la préservation, puisque le raisonnement philosophique a longtemps été quelque chose de menacé.

En effet, le pouvoir et l’importance de cette discipline sont palpables juste à la peur et au mépris qu’on a de philosopher. La philosophie, en tant qu’activité qui cherche à toujours remettre en question les dogmes, est souvent l’une des premières choses à être éliminées lors du contrôle par la guerre. Même si aujourd’hui la persécution de philosophes ou de la pensée philosophique est moins courante, on perçoit un mépris de l’institution de la philosophie et de la recherche philosophique par d’autres formes. Ceci se manifeste par exemple par le manque de budget accordé aux facultés de philosophie ou dans la recherche. Je dirais même que pour certaines personnes et organisations malintentionnées, l’acte de philosopher et donc d’être en partie sceptique de certains dogmes engendre une grande peur et devient absolument craint, menant ainsi à une aliénation de cette discipline. Cette aliénation est dangereuse et frustrante puisqu’elle mène à la décrédibilisation des personnes qui exercent le métier de philosophe ou tout simplement l’acte de philosopher régulièrement et qui ont consacré leur vie à l’étude de la chose qu’on examine, en l’occurrence la guerre. Un outil de la guerre est de juger le décryptage de certains systèmes de pensées comme trop « craintif » ou purement théorique, en simulant que les philosophes résident dans un monde complètement à part et n’ont pas accès aux mêmes faits historiques et politiques situés devant les yeux de tous. Un exemple courant de cette tactique a été les docteurs lors de la pandémie qui, dans les médias surtout américains, n’ont pas vraiment été respectés parce que ce qu’ils avaient trouvé ne correspondait pas avec la vision des choses que certains bords politiques voulaient illustrer. Un des devoirs de la philosophie est ainsi de rester dans la vérité et de résister à ces formes d’oppression de la pensée philosophique. Il est donc essentiel de protéger le travail universitaire dans les pays où des persécutions ont lieu, notamment aujourd’hui en Ukraine et en Palestine ou à Gaza où toutes les universités ont été détruites. Comme le disait Patočka, la vie dans la vérité, donc la vie de philosophe, est une vie politique. Et comme je l’ai déjà formulé, la guerre n’est pas simplement une attaque politique sur des personnes mais une attaque sur des systèmes de pensée entiers. La vérité factuelle est constamment manipulée et tuée en temps de guerre, il faut donc exercer l’acte de philosopher afin de la préserver.

Pour contextualiser, je vais d’abord répondre aux arguments de ceux qui, face à la conclusion que je viens d’énoncer ne sont peut-être pas d’accord et estiment que la philosophie n’a et ne devrait avoir aucun pouvoir d’action sur la politique et la guerre. Face à cette réflexion, je répondrai que les conclusions que l’on a établies sur l’éthique, la justice et même la vie en communauté n’existent pas juste pour exister. La raison pour laquelle l’on pose ces questions en premier lieu est que l’on perçoit quelque chose d’injuste et souvent d’illogique que l’on voudrait changer. Si on est dans une position à pouvoir influencer le monde positivement, pourquoi du moins ne pas tenter et jouer sa part ?  Il est bien sûr important de relativiser le propos que je viens d’énoncer puisque je ne dis pas qu’il faut arrêter tout pour simplement se consacrer à la vie politique sans perdre de temps. Bien au contraire, il faut utiliser sa connaissance de la méthode philosophique, mais aussi de l’histoire de la philosophie et de la politique, pour contribuer au discours public.

L’Histoire nous montre à quel point on a besoin de la philosophie et même les philosophes les plus accomplis dans leur domaine se sont dévoués à l’activisme politique. Pensons par exemple à Bertrand Russell, un des fondateurs de la philosophie analytique qui était et reste toujours un des philosophes les plus importants dans le domaine mathématique. Il s’est progressivement dévoué à l’activisme contre la bombe atomique puisqu’il s’apercevait d’un grand nombre de problèmes moraux immédiats et incontournables, disant qu’avant tout il faut prévenir ce qu’il appelait une « mort universelle ».

Malgré que certains estiment que la philosophie des sciences n’a pas pour obligation de se mêler avec la philosophie politique qui mène à l’activisme, la philosophie a toujours existé pour améliorer notre compréhension des choses. Cela est donc dommage que dans des moments de conflit l’on entende parfois la phrase : Arrête de philosopher. Comme si la philosophie complique les choses, au lieu de les expliquer.

Il existe une vision répandue de la philosophie comme étant réservée uniquement aux académiciens et chercheurs et considérée inaccessible à cause de la complexité, parfois simplement grammaticale, de ses écrits. Un des devoirs de la philosophie, surtout en temps de guerre, est donc de bien montrer qu’elle est une activité publique. 

Il est important de rendre les textes philosophiques sur la guerre plus digestibles, surtout pour les victimes d’une guerre qui manquent généralement de beaucoup de ressources. La philosophie est pour tout le monde puisque tout le monde peut la pratiquer et cette pratique bénéficie de son usage universel. La philosophie brille lorsqu’elle évalue les guerres et les injustices que les personnes rencontrent au quotidien mais aussi lorsque le plus grand nombre de personnes possible philosophent sur un plus grand nombre de problèmes. Cette accumulation permet d’avoir plus de ce que l’on pourrait qualifier de données philosophiques mais elle promeut aussi un plus grand éveil de la conscience. Ainsi, il est largement favorable de rendre cette discipline plus abordable. C’est avec ardeur que j’exprime ce sentiment parce que j’estime que la philosophie doit aux victimes de guerres une justice épistémique. Je définis celle-ci comme l’accès à la vérité d’une situation au lieu de sa forme manipulée qui est véhiculée en temps de guerre. Cette justice épistémique que la philosophie peut offrir est d’autant plus bénéfique pour elle qu’elle permet à la discipline d’atteindre une forme d’objectivité. La vérité est atteinte par de vrais témoignages et réflexions empiriques sur la guerre qu’une théorie ne pourrait pas atteindre toute seule. Les récits les plus compréhensifs de la guerre viennent des témoins eux-mêmes.

L’impact direct de la philosophie sur la guerre est significatif, on le voit dans les cas de Rousseau et la Révolution française et de Marx et la Révolution russe. Cependant son impact indirect est moins analysé. C’est en encourageant sa pratique sous différentes formes qu’on promeut sa diffusion dans la sphère publique. Philosopher est un outil qui devrait être plus accessible afin de combattre l’injustice épistémique mais aussi l’injustice herméneutique, qui est une forme de celle-ci dans le domaine symbolique. Ces deux injustices que la philosophie aide à combattre sont deux conséquences principales et dévastatrices de la guerre, qui se rangent parmi les principales raisons de la continuation de celle-ci. Elle fait de sorte que les victimes ne comprennent pas leur réelle situation injuste, manquent de pouvoir et en plus ne peuvent pas la communiquer. Ceci fait que même ceux qui se trouvent dans des positions de pouvoir n’aident pas de la manière dont il faut puisqu’ils ne prennent pas le temps de bien comprendre la teneur et donc ne peuvent aider de la manière dont il faut. Ce quiproquo banalise toute la situation.

Cet abandon d’un cheminement philosophique compréhensif est amplifié avec cette banalisation. De plus, ces violences-là n’ont jamais été autant documentées. La surinformation en partenariat avec la croissance de slogans culpabilisants visant à l’action mènent les personnes en retrait puisqu’ils sont face à face avec les logiques irraisonnables et injustifiables de la guerre. Il y a un grand danger lorsque, épris d’émotion et d’incompréhension au lieu de blâmer les coupables dans la guerre, les personnes trouvent un problème à la philosophie puisqu’ils ne comprennent pas comment une telle atrocité est possible. Il est bien important de distinguer entre la méthode philosophique et l’utilisation malveillante de la méthode philosophique.

Žižek explique ce phénomène en distinguant entre ce qu’il nomme la violence subjective et la violence objective. La violence subjective est commise par des agents moraux identifiables et ne l’est souvent pas mais a besoin d’être analysée dans le contexte de la violence objective : tout ce qui est symbolique, systémique et structurel. Il explique que l’intensité de la violence que l’on perçoit, donc la plupart du temps la violence subjective, nous empêche de la comprendre dans son contexte et de repenser aux structures qui font en sorte qu’elle continue. 

La violence dite subjective implique directement le sujet. Elle est observée dans le contexte de la violence quotidienne normale, qui constitue ce qu’il nomme le « niveau zéro ». Pensons par exemple à un acte terroriste. Selon lui, il existe deux formes de violence objective. Il y a celle dite symbolique : liée au langage et aux discours de haine, donc aux schémas de domination sociale inhérents au langage courant. Il y a aussi celle dite systémique qui découle des résultats des systèmes politiques et économiques dominants, tel que le capitalisme. Il compare ensuite la violence systémique à une sorte de « matière noire » de la physique. Invisible, elle doit néanmoins être prise en compte pour comprendre ce qui apparaît autrement comme des explosions « irrationnelles » de violence subjective. Selon lui, la violence ne correspond pas seulement aux formes physiques qu’on condamne comme les émeutes mais aux contraintes auxquelles nous faisons face dans une société civilisée. La vision libérale de l’humanité comme étant « rationnelle » ne fait que masquer la violence que produisent nos systèmes libéraux. Žižek note qu’une conceptualisation impartiale de la typologie de la violence ignore l’impact traumatique de celle-ci, mais qu’une analyse froide de la violence « reproduit et participe à son horreur ».  C’est une analyse pertinente de notre approche contemporaine à la guerre. Par conséquent, il propose de distinguer entre vérité et véracité. De manière paradoxale, la véracité peut résider précisément dans l’incohérence et le manque de fiabilité d’un témoignage puisque c’est la conséquence d’un événement traumatique. Ceci s’applique à la forme et au contenu d’un récit. Pensons aux survivants de la Shoah, pour qui il est difficile de fournir un récit clair. Au début de mon essai, j’ai évoqué l’instrumentalisation de slogans culpabilisants, ce que Žižek condamne aussi en prenant l’exemple de la phrase : « Le temps que vous lisiez ce paragraphe, dix enfants mourront de faim ». Malgré l’efficacité de ce slogan pour rapidement récolter de l’argent et de l’attention, il est souvent symbolique d’une hypocrisie plus générale. Cette hypocrisie est symptomatique d’un manque d’analyse de la violence objective. Žižek remarque que les personnes indirectement complices dans cette violence, en l’occurrence la pauvreté, non seulement prennent conscience de ces slogans mais les véhiculent elles-mêmes ouvertement. Cette dissonance donne à ces injonctions une dimension anti théorique, en suggérant qu’il n’y a pas de temps à perdre et qu’il faut agir maintenant. Il faut bien sûr agir dans l’immédiat avant qu’il ne soit trop tard mais il faut agir de manière efficace et non superficielle. Idéalement nous devons anticiper ces choses-là. Il conclut en disant qu’aujourd’hui face au déferlement d’images de violence véhiculées par les médias, nous devons apprendre, apprendre et encore apprendre, ce qui cause cette violence.

Dans un monde aujourd’hui où l’action est souvent immédiate, il faut savoir analyser la guerre dans son contexte afin de pouvoir mieux la comprendre et l’analyser philosophiquement. Il est extrêmement important de parler autour de nous et de poser des questions, surtout quand on ne comprend pas, afin d’essayer de faire sens de cet événement traumatisant qui est la guerre. Je veux donc conclure en vous implorant de toujours garder l’esprit philosophique qui est votre arme immatérielle contre l’injustice.

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