Philosophie et éthique de la « guerre sans fin » : le trouble entre guerre et paix

Hossein Dabbagh, professeur adjoint de philosophie à l’université Northeastern de Londres

Résumé :

Dans cet article, l’auteur défend l’idée que l’apparition de la guerre par drones et des « guerres sans fin » ne constitue pas simplement un changement dans les techniques de mise à mort, mais qu’elle déplace la frontière conceptuelle et éthique entre paix et guerre, transformant la violence de « l’exception » en « règle ». Il montre que cette transformation obscurcit la responsabilité morale des États et nous place dans une situation « d’exception permanente », à laquelle la philosophie doit résister face à sa normalisation.

Introduction : La frontière effondrée entre paix et guerre 

Dans la tradition juridique et morale moderne, la frontière entre paix et guerre constitue la pierre angulaire de la légitimité de la violence politique. La paix est le domaine de la loi et du dialogue ; la guerre, celui de l’exception et de la contrainte. La loi est faite pour protéger l’homme de l’état de guerre, et l’éthique pour faire de l’effusion de sang une réaction ultime et inévitable. Mais plus important encore, la loi et l’éthique, afin de préserver la vie humaine, ont créé deux cadres ou paradigmes distincts pour le « temps de paix » et le « temps de guerre ». En temps de paix, l’État n’est autorisé à recourir à la force ou à la coercition létale qu’en situation d’urgence et selon des critères stricts ; en temps de guerre, d’autres règles s’appliquent, telles que la « nécessité militaire » et la « proportionnalité dans l’attaque ».  

Avec l’émergence des drones armés, des guerres cybernétiques et des technologies intelligentes, cette frontière historique entre paix et guerre s’est effondrée (Heyns et al., 2016). Les drones armés, en particulier, ont joué un rôle majeur dans le déplacement de cette frontière et ont progressivement transformé la guerre d’un événement ponctuel en une situation continue. Dans cet état continu, la violence n’est plus un phénomène exceptionnel ; elle s’est intégrée au cœur de l’ordre normal et est devenue elle-même la règle. Il est difficile d’admettre que les drones ne sont qu’un simple outil ou une technologie nouvelle pour la guerre et la mise à mort ; bien plus, les drones ont fragilisé les fondements conceptuels et juridiques de la distinction entre paix et guerre et ont mis au défi les théories de l’éthique et du droit de la guerre. 

Par le recours aux drones, les États peuvent aujourd’hui mener des opérations meurtrières au-delà de leurs frontières, sans déclaration officielle de guerre, et sans responsabilité publique ni contrôle effectif. Cette évolution ne doit pas être considérée uniquement comme une tactique militaire ; elle constitue une inquiétude éthico-politique face à des questions fondamentales : quand un État est-il autorisé à ôter la vie de quelqu’un ? Et comment peut-on parler de responsabilité morale de manière significative lorsque guerre et paix ne peuvent plus être distinguées ? Ces questions, qui pouvaient auparavant trouver des réponses plus ou moins claires dans deux domaines séparés – les droits humains et le droit de la guerre – se retrouvent désormais abandonnées dans un espace gris et indéfini.

Paradigme de la paix : l’éthique de l’exception et le respect de la vie humaine

En situation de paix, les critères juridiques et éthiques reposent sur le principe fondamental du « droit à la vie » (Human Rights Committee, 2018). L’État n’est autorisé à recourir à la force létale et meurtrière que lorsqu’il existe une menace immédiate et sérieuse, et même dans ce cas, au moins trois conditions essentielles doivent être respectées :

1. Le danger doit être imminent, et non fondé sur des suppositions, des peurs vagues ou une menace indéterminée.

2. Le recours à la force doit être nécessaire et constituer le dernier recours, c’est-à-dire qu’aucune alternative moins violente et efficace n’existe pour neutraliser la menace.

3. La violence doit être proportionnée à l’objectif légitime poursuivi, en particulier lorsque l’objectif est la protection de la vie d’autrui.

Ces trois conditions représentent la traduction juridique de l’intuition éthique fondamentale selon laquelle : « La vie humaine ne doit pas devenir un instrument au service de la politique ou de la sécurité ». Dans le paradigme de la paix, la mort d’un être humain est une tragédie, et non un outil de gouvernance. La loi et l’éthique s’appuient toutes deux sur le principe que la vie humaine possède une valeur intrinsèque en tant que droit fondamental et ne doit pas être transformée en instrument pour la sécurité ou les intérêts politiques. Ainsi, conformément à ce paradigme : « Quiconque tue un être humain, c’est comme s’il avait tué tous les hommes » (Coran, Sourate Al-Ma’ida, verset 32), et, selon Saadi de Chiraz : « Le corps humain est noble par la vie humaine ».

Paradigme de la guerre : nécessité militaire et réduction du respect de la vie humaine

En revanche, le droit international humanitaire (International Humanitarian Law), qui régit les relations entre États et forces ennemies (y compris non étatiques), suit une logique différente. Dans ce paradigme, le critère de légitimité n’est pas le respect absolu de la vie, mais la nécessité militaire (Crawford, 2024). Le fait de tuer est considéré comme justifiable s’il sert un objectif militaire légitime. Le principe de distinction entre « combattant » et « civil » est maintenu, mais la portée de la définition de la « participation directe aux hostilités » s’est élargie au point de permettre aux États de viser presque toute personne soupçonnée, même civile. Dans le paradigme de la paix, la légitimité du ciblage repose uniquement sur la position (c’est-à-dire l’identité ou le statut juridique de la personne dans le conflit), tandis que dans le paradigme de la guerre, la légitimité du ciblage peut reposer sur la position ou le comportement, c’est-à-dire lorsque la personne mène des activités hostiles ou adopte un comportement militaire.

Il est naturel que le ciblage basé sur le comportement soit plus libre que celui en temps de paix. Ce déplacement, de « l’identité » au « comportement » et du « droit » à la « nécessité », a une conséquence très importante : le seuil moral d’usage de la force en situation de guerre devient beaucoup plus bas qu’en temps de paix. La vie humaine n’est plus comprise comme un « droit » absolu, mais est évaluée sur la balance de l’intérêt militaire. Bien que la violence reste régie par des règles, ces règles visent à « réduire la souffrance » au sein de la guerre, et non à nier le principe même de la guerre.

Drones et effondrement de la frontière entre les deux paradigmes

L’apparition des drones armés a brouillé et mélangé ces deux paradigmes. Les États prétendent être engagés dans des « conflits armés internationaux et non internationaux », en particulier des conflits avec des groupes non étatiques, des affrontements qui semblent ne connaître aucune frontière géographique. Après le 11 septembre, un concept nouveau et néanmoins controversé est apparu : les conflits armés non internationaux globaux (global non-international armed conflict), qui permettent aux États de considérer n’importe quel point du monde comme un « champ de bataille potentiel ». Dans ce cadre, le monde se transforme en une carte de « suspects potentiels » et de « cibles possibles ».

La guerre n’est plus limitée à un territoire, un front ou un moment précis ; elle peut survenir à tout instant et en tout lieu : du Yémen à la Somalie, de l’Afghanistan à Gaza (Duffy, 2015). Il en résulte que la logique de la guerre s’immisce dans la vie quotidienne. Les citoyens vivant dans des zones civiles peuvent soudainement devenir des cibles, sans être officiellement engagés dans un conflit. Ainsi, la distinction entre champ de bataille et vie ordinaire (le foyer), entre combattant et civil, et entre paix et guerre s’est estompée et a perdu sa clarté. Les drones incarnent précisément cette situation critique de notre époque : une époque où l’État tue sans combattre, et combat sans se mettre en danger.

Conséquences éthiques et philosophiques : de la violence exceptionnelle à la violence quotidienne

Ainsi, la philosophie morale et politique est confrontée à une crise sans précédent. La guerre par drones n’est pas simplement une innovation technologique, ni seulement un changement dans la manière de tuer ; elle constitue une transformation dans notre rapport à la violence, un bouleversement de la philosophie du pouvoir politique et de la responsabilité morale. La mort, qui avait autrefois un visage, est désormais devenue une donnée dans les systèmes de surveillance et de sécurité. Tuer à des milliers de kilomètres réduit le sentiment de culpabilité à peu près à zéro et facilite la décision de mettre fin à une vie humaine ; tuer est aussi silencieux que l’action d’appuyer sur un bouton sur un écran. 

Dans cette culture de la nouvelle souveraineté, qui normalise la guerre par drones, la vie humaine est chassée du domaine de l’éthique et de la dignité pour être réduite à celui du calcul et de l’efficacité (Chamayou, 2015). La technologie des drones sépare l’État du risque et de la présence humaine. La décision concernant la mort est confiée aux algorithmes et aux données ; comme si la mort n’était plus un événement tragique, mais une composante des opérations quotidiennes de sécurité. Dans un tel monde, les normes éthiques propres à la guerre, qui sont intrinsèquement plus faibles, deviennent des standards généraux de la vie politique.

La violence, qui devrait être exceptionnelle et temporaire, se transforme en un instrument permanent de gouvernance. C’est là le danger du « statut permanent d’exception » auquel certains philosophes ont fait référence (Agamben, 2005). Le « statut permanent d’exception » fait référence à une contradiction apparente : l’exception est censée être temporaire, mais ici elle devient la règle ; la logique de suspension de la loi s’institutionnalise structurellement au sein de l’ordre juridique. Dans ce contexte, la loi, au lieu de limiter le pouvoir de la violence, le rend constamment activable. Quand l’État peut, à tout moment et en tout lieu, utiliser la mort comme instrument politique sans responsabilité ni nécessité immédiate, la paix n’est plus un état naturel, mais une illusion passagère. Ce qui reste de la paix est une “quasi-paix”, recouverte par la logique de la guerre.

La guerre par drones rend-elle la violence plus humaine ?

Ici surgit une objection importante : on pourrait avancer que la guerre par drones rend la violence globalement plus humaine, en arguant que les drones préservent la vie des soldats du camp attaquant ; qu’ils permettent un ciblage plus précis par rapport aux bombardements aériens massifs ou à l’artillerie ; et, par conséquent, qu’ils entraînent peut-être globalement moins de pertes et de souffrances que les guerres classiques. Si cette objection était correcte, on pourrait considérer la guerre par drones comme un pas vers une « humanisation de la guerre », plutôt que comme un pas vers une situation plus inhumaine (Strawser, 2010). En réponse, on peut dire que même si l’on admet que, dans certains cas, les pertes directes causées par la guerre par drones sont moins élevées, plusieurs points éthiques importants remettent en question cette vision optimiste :

Premièrement, dans de nombreux cas, la guerre par drones sépare presque complètement le risque de mort des citoyens de l’État attaquant et le transfère entièrement au-delà des frontières. Ce « déséquilibre de risque » rend la guerre presque sans coût pour un camp et extrêmement coûteuse pour l’autre, une situation incompatible avec les intuitions de justice en temps de guerre.

Deuxièmement, lorsque l’on peut tuer sans danger pour les décideurs et les opérateurs, le seuil psychologique et politique pour recourir à la force baisse. La probabilité d’utiliser la violence augmente, même si, à chaque fois, les pertes directes restent inférieures à celles d’une guerre classique.

Troisièmement, l’accès permanent à des outils de mise à mort à distance transforme la tentation d’employer la violence de l’« exception » en « option normale de politique étrangère ». C’est précisément ce qui rend la guerre « sans fin » : la guerre n’est plus une période temporaire, mais une infrastructure permanente de l’ordre politique.

Ainsi, même si la guerre par drones réduit parfois les pertes directes, elle peut, à un niveau structurel, normaliser, étendre et rendre la violence moins responsable. L’objection de « l’humanisation » de la guerre, si elle ne tient pas compte de ces dimensions structurelles, offre une image incomplète.

Éthique et devoir de la philosophie à l’ère de la guerre sans fin

Il faut se rappeler que le fondement de l’éthique et du droit international repose sur une intuition simple : la violence doit rester une tragédie, la violence doit demeurer « exceptionnelle » et non un instrument de gouvernance. Si cette intuition disparaît, si le meurtre passe de « réponse d’urgence » à « politique normale », nous ne vivrons plus dans un monde juste, mais dans un ordre dépourvu de conscience. La culture sécuritaire du monde contemporain a inversé ce rapport, et dans un tel ordre, la mort n’a plus besoin de justification, tandis que la vie doit en fournir pour survivre. C’est ici que le rôle de la philosophie devient crucial. 

Le travail des philosophes dans un tel monde ne consiste pas seulement à corriger les règles de la guerre, mais à rappeler que les États, même à l’ère des drones et des données, ne peuvent échapper à la question morale : « Pourquoi as-tu tué ? » Si cette question est étouffée et laissée en sommeil, la responsabilité morale disparaît du monde. La philosophie morale et politique exige de nous que nous demandions aux États de manière critique et exigeante : même si la frontière entre paix et guerre a disparu, l’État reste tenu de fournir une justification éthique pour chaque mort. Sans le concept de « responsabilité morale », la politique se transforme en une forme de violence irresponsable.

Conclusion : la philosophie comme résistance

La guerre sans fin n’a ni commencement ni fin claire ; mais la philosophie peut, au moins, constituer le dernier refuge de la réflexion à son sujet. Le rôle de la philosophie n’est pas de nier la réalité de la guerre, mais de résister à sa normalisation. Si les États utilisent la violence de manière continue et sans visage, le devoir du philosophe est de ramener la mort dans le domaine de l’éthique, c’est-à-dire de rappeler cette vérité simple : aucune mort n’est « normale ». Dans un monde où la violence est devenue le langage de la gouvernance, et où la technologie a rendu permanente la tentation de « tuer sans effort », le seul moyen de préserver le respect de la vie humaine est d’insister sur ce point : une politique qui reste indifférente à la mort finit tôt ou tard par devenir indifférente à la vie elle-même ! La guerre sans fin est une forme nouvelle de notre existence, une sorte de vie politique ininterrompue dans laquelle la frontière entre sécurité et violence, loi et exception, s’est effacée. Dans un tel monde, le rôle de la pensée n’est plus seulement de critiquer ouvertement la politique fondée sur la violence, mais de préserver la capacité et la sensibilité éthique face à des morts qui sont devenues habituelles. Oui, les États ont transformé la violence en langage de gouvernance ; nous, nous transformons la philosophie en langage de résistance.

Réferences : 

Agamben, Giorgio (2005). State of Exception, translated by Kevin Attell, University of Chicago Press.

Chamayou, Grégoire (2015). A Theory of the Drone, translated by Janet Lloyd, The New Press.

Crawford, Emily (2024). International Humanitarian Law. 3rd ed., Cambridge University Press. 

Duffy, Helen (2015). The ‘War on Terror’ and the Framework of International Law, Cambridge University Press.

Heyns C, Akande D, Hill-Cawthorne L, Chengeta T. (2016). The International Law Framework Regulating the Use of Armed Drones. International and Comparative Law Quarterly 65(4):791-827.

Human Rights Committee. (2018). General Comment No. 36: Article 6 (Right to Life), CCPR/C/GC/36.

Strawser, B. J. (2010). Moral Predators: The Duty to Employ Uninhabited Aerial Vehicles. Journal of Military Ethics, 9(4), 342–368.

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