Nadjib Djanbaz, ancien conseiller auprès de la Cour suprême d’Afghanistan et conseiller juridique de l’association Arman
Mesdames et messieurs, chers amis, je vous souhaite le bienvenu à cette conférence qui a pour thème la philosophie en temps de guerre. Je remercie les partenaires qui nous ont aidés pour l’organisation de cette conférence, à savoir l’Union européenne, l’Université de Paris 1 Panthéon-Sorbonne et l’association Opium Philosophie. Nous sommes contents de vous accueillir dans ce haut lieu de l’apprentissage du savoir qu’est la Sorbonne, fondée d’abord sous forme de collège en 1253 par Robert de Sorbon et devenue la Sorbonne en 1257. Nous savons combien de grands hommes ont été formés dans ce lieu du savoir.
À cet instant, je ne peux m’empêcher de penser aux femmes et aux filles de notre pays, l’Afghanistan, qui sont privées depuis 2021 du droit de savoir et de tous leurs autres droits fondamentaux, alors même que les femmes ont un rôle très important à jouer dans l’éducation des enfants et dans la société. Une femme peut être une mère, une épouse, une fille, et chacune a un rôle important à tenir dans la société. Nous sommes ici aussi à deux pas d’un autre grand lieu qu’est le Panthéon, sur le fronton duquel il est écrit : Aux grands hommes la patrie reconnaissante. Parmi ces grands hommes, nous avons Victor Hugo, dont nous connaissons tous l’une de ses œuvres, Les Misérables. Alors je me pose la question de savoir si notre monde aujourd’hui n’est pas sur la voie d’emprunter un chemin de misère, et ce compte tenu des guerres qui s’y déroulent, de la violence qui s’y propage et d’un accroissement important de l’individualisme. Je pense qu’il nous faut réfléchir à cette question.
Un autre grand homme dont le portrait flotte encore sur le fronton du Panthéon est Robert Badinter, dont j’ai eu le grand honneur de l’avoir pour professeur en deuxième année de droit ici, en procédure pénale. Robert Badinter était un grand humaniste attaché à la solidarité, à la générosité et aux droits de l’homme, et il avait fait de la lutte contre la peine de mort le combat de sa vie. Je pense également à Madame Simone Weil, qui s’est beaucoup battue pour les droits des femmes et notamment le droit à l’avortement.
Je souhaite maintenant vous dire quelques mots concernant notre association, Modaraa. Monsieur Mutahar, ici présent, était en Afghanistan le directeur d’un journal qui s’appelait Arman-e-Mili, et quand il est arrivé en France, il a fondé cette association qui est Modaraa et m’a invité à les rejoindre. Notre association est une association culturelle et apolitique, car nous sommes convaincus que la culture est très importante dans les relations entre les hommes et les nations et permet, à travers ses différents aspects – la poésie, les écrits, les coutumes, les habitudes culinaires et vestimentaires, et la musique – de faire connaissance, de rapprocher les hommes entre eux, d’échanger, de dialoguer et de collaborer. Nous publions dans notre revue mensuelle des articles dans divers domaines culturels et ce en trois langues, et nous restons attachés à la sauvegarde de notre culture qui constitue notre identité.
Pourquoi avons-nous choisi le thème de la philosophie en temps de guerre ? Nous pensons que la philosophie peut jouer un rôle très important pour la paix, et nous, les Afghans, avec d’autres, sommes très attachés à la paix. En effet, l’Afghanistan est en souffrance depuis plus de 40 ans. L’arrivée au pouvoir des communistes en 1978, l’invasion par l’Union soviétique de notre pays le 27 décembre 1979, ont été des événements qui ont eu des effets tragiques et ont provoqué l’exode de plus de cinq millions de nos compatriotes, la mort de centaines de milliers de personnes, plus d’un million de blessés, la destruction des structures de notre pays, l’emprisonnement et l’exécution des intellectuels et des hommes politiques. Ensuite, l’arrivée de la résistance au pouvoir en 1990 a été aussi de nature à provoquer une guerre entre les différentes fractions de la résistance, et ses conséquences ont été néfastes. En 1995, les talibans arrivent au pouvoir et, encore une fois, le peuple d’Afghansitan continuent à souffrir. En 2001, après les événements de New York, plus de 120 pays envoient des forces en Afghanistan et un nouveau gouvernement est mis en place, mais il chute le 15 août 2021 après 20 ans en raison d’une grande corruption et de l’irresponsabilité de ses hommes politiques et dirigeants, et les talibans arrivent à nouveau au pouvoir après la signature des accords de Doha avec les Américains, lesquels étaient venus en Afghanistan en 2001 pour les pourchasser.
Je vais vous citer maintenant quelques paroles d’hommes célèbres concernant le rôle que peut jouer la philosophie, le dialogue et la compréhension dans la résolution des conflits. Le feu Jean-François Deniau, poète, écrivain, navigateur et académicien, disait ceci concernant la guerre : « En définitive, rien ne remplace un homme qui connaît d’autres hommes et peut tenter de les comprendre ». Et il disait également combien, au milieu de la fureur et des tragédies qu’engendre le fracas des armes, nous devons rester attentifs aux mains tendues et au dialogue. Youssef Chahine, le grand cinéaste égyptien, disait concernant la situation d’impasse et d’incompréhension au Moyen-Orient, rendue encore plus difficile par la désastreuse intervention américaine : « Comment voulez-vous qu’ils se rencontrent ? Pour pouvoir dialoguer, il faut tolérer, il faut aimer l’autre ! C’est-à-dire aimer sa différence ».
Autre exemple, c’est celui des pères de l’Europe, qui, désireux de rompre définitivement avec la culture de la guerre responsable de tant de ruines, inventèrent la construction européenne. Tout était dans la déclaration de Robert Schuman du 9 mai 1950, qui a lancé le processus de réconciliation et de coopération entre la France et l’Allemagne, une action destinée à prévenir une autre tragédie. Une méthode unique basée sur des actes, des gestes, des paroles et des valeurs prioritaires : la main tendue au lieu de la force, la reconnaissance de l’autre comme partenaire et non plus comme ennemi, la paix plutôt que la vengeance, la coopération plutôt que l’individualisme, la solidarité plutôt que l’égoïsme, l’union plutôt que la division. Le vivre ensemble commence par le dialogue, alors faisons la paix.
