Guerre et philosophie interculturelle : critique de la violence et possibilité du dialogue humain

Sayed Hussain Eshraq, chercheur en philosophie

Résumé : 

La guerre, en tant que phénomène historique, éthique et ontologique, a toujours constitué le lieu d’une rencontre tragique entre la raison et la violence, ainsi qu’un champ d’épreuve de la capacité humaine à produire du sens, de la justice et de la coexistence. Dans notre « monde disloqué », où les liens du sens, de la morale et de la compréhension interhumaine sont exposés à l’érosion et à la rupture, la réflexion philosophique sur la guerre acquiert une nouvelle nécessité. S’inscrivant dans la perspective de la philosophie interculturelle, le présent article cherche à montrer comment le dialogue entre les traditions philosophiques de l’Orient et de l’Occident peut ouvrir une voie pour repenser le rapport entre justice, éthique et responsabilité humaine. À la lumière d’une approche qui, selon l’expression de Râzî, met l’accent sur « l’égalité des êtres humains », la question de la guerre dépasse le niveau des oppositions historiques pour devenir une interrogation sur la possibilité d’une compréhension mutuelle, sur la « sollicitude pour autrui », et sur la réactivation des fondements de l’humanité. De ce point de vue, la philosophie interculturelle n’est pas seulement une critique de la violence, mais aussi une tentative de restaurer l’horizon d’un dialogue égalitaire et d’ouvrir une perspective nouvelle sur la possibilité d’un vivre-ensemble. Les résultats montrent qu’à travers cette approche, l’affrontement avec la violence, loin de nier les réalités politiques, peut devenir une voie de reconstruction du sens de l’être-moral dans le monde et de réappropriation du lien de l’homme à l’homme.

Introduction : 

La question de la guerre a toujours occupé une place centrale dans l’histoire de la pensée humaine et a été décrite comme une « question philosophique qui engage l’action humaine susceptible d’être jugée » (Demir, 2016 : 30). La guerre n’est pas seulement un phénomène militaire, mais aussi un problème éthique et philosophique enraciné dans les croyances, les idées et les systèmes de pensée de l’être humain. Dans les diverses traditions philosophiques, les conceptions de la guerre diffèrent ; toutefois, la plupart d’entre elles insistent sur un principe commun : le rôle fondamental de l’éthique et de la raison dans la maîtrise de la violence et l’instauration d’un ordre humain susceptible de rendre possible la continuité de la vie et la compréhension mutuelle entre les hommes. Dans la Chine ancienne, Sun Tzu, dans L’Art de la guerre, relie la guerre à la « loi morale » (Sun, 2000 : 14) et la considère comme une partie de l’ordre et de la justice humains. 

Dans la Grèce antique, Héraclite soutient que « la guerre est le père de toutes choses » (Dougherty, 2010 : 51). Socrate définit de manière générale la guerre comme un « conflit par la force ». Dans la Rome antique, Cicéron considère également la guerre comme un « conflit par la force » (Reichberg et al., 2006 : 393), bien que son approche s’oriente davantage vers la politique pratique et l’éthique.

À l’époque moderne, Hugo Grotius présente la guerre comme une « nécessité maléfique » et souligne que « la voix de la justice ne se taira pas au milieu du fracas des balles » (Murphy, 1982 : 480). Denis Diderot qualifie la guerre de « maladie convulsive et violente du corps politique » (Wright, 1942 : 10), tandis que Carl von Clausewitz la définit comme la « continuation de la politique par d’autres moyens » (Clausewitz, 1976 : 87). Hegel, dans sa philosophie de l’histoire, met en lumière le rôle de la « guerre conditionnée » (Browning, 2023 : 93) dans les transformations historiques, et Voltaire évoque « la famine, la peste et la guerre comme les trois fléaux célèbres de ce monde malheureux » (Voltaire, 1883 : 73).

Depuis les premières réflexions philosophiques de l’Antiquité jusqu’aux débats critiques de l’époque contemporaine, la guerre a le plus souvent été comprise comme l’échec de la justice et de l’ordre social. Ce constat montre que la guerre n’est pas seulement un phénomène militaire, mais une question philosophique et éthique enracinée dans les croyances, les idées et les systèmes de pensée des êtres humains. Dès lors, pour parvenir à une compréhension plus globale des causes et des conséquences de la guerre, il est nécessaire de critiquer et de repenser les conceptions simplistes de la guerre et de la paix, car « la guerre est le produit de croyances et d’idées et n’est pas inévitable, mais de nombreux facteurs la rendent attrayante » (Moseley, 2002 : 2). C’est pourquoi il est souligné que « l’être humain ne peut abolir la guerre par la seule raison ; pour y parvenir, les cultures doivent se transformer et des forces doivent être créées afin de diminuer la valeur ou la gloire implicites de la guerre » (Moseley, 2002 : 3).

À l’époque actuelle, les complexités géopolitiques, l’émergence d’idéologies extrémistes et les crises de la sécurité humaine ont redoublé la nécessité d’une réévaluation philosophique. La philosophie interculturelle, en mettant l’accent sur le respect des différences et sur la possibilité d’un dialogue libre et égalitaire entre les cultures, peut offrir une réponse théorique et pratique à ces crises. Comme l’affirme Bertrand Russell, la philosophie « desserre l’emprise des croyances non critiquées et ouvre l’esprit à un ensemble libérateur de nouvelles possibilités d’exploration » (Payne, 2003 : 8). Cette affirmation prend tout son sens lorsque la valeur de la philosophie est comprise à travers son rapport à l’« incertitude » et lorsque sa capacité de questionnement se tourne vers les dogmes qui mènent à la violence – une orientation pleinement conforme à l’esprit de la philosophie interculturelle. La tâche essentielle qui incombe aux philosophes est précisément celle que rappelle John Jack Kultgen : « les philosophes sont les grands médiateurs, car nous nous efforçons de relier chacun à tous les autres et à toute chose dans le monde qui l’entoure » (Kultgen, 1972 : 187).

Par conséquent, les philosophes doivent examiner la guerre dans toutes ses dimensions, non seulement au niveau des questions éthiques et politiques, mais aussi en relation avec les fondements épistémologiques et anthropologiques qui ont été élaborés en philosophie. En effet, les hommes politiques, même lorsqu’ils n’en sont pas pleinement conscients, agissent souvent sous l’influence de telles bases théoriques. Ainsi, les philosophes sont inévitablement amenés à analyser les conséquences des différentes conceptions de la nature humaine, des possibilités de connaissance et des interprétations philosophiques du pouvoir et de la violence, afin de fournir une perspective interdisciplinaire permettant de comprendre ce phénomène complexe.

Revue de la littérature

Les débats philosophiques sur la guerre et la paix ont des racines anciennes et ont toujours cherché, depuis l’Antiquité, à comprendre les causes et les conséquences des conflits humains. Dans la tradition philosophique occidentale, l’accent est mis sur la rationalité, l’éthique et le droit international comme instruments pour instaurer la paix et limiter la violence. D’un autre côté, les analyses critiques, telles que les perspectives marxistes et celles de l’École de Francfort, insistent sur la violence structurelle, les conflits sociaux et les conséquences du pouvoir, montrant que la guerre n’est pas seulement le produit de différends individuels, mais résulte également des inégalités et des rapports sociaux. 

Dans la philosophie occidentale contemporaine, les débats se concentrent sur le lien entre violence et pouvoir, sur les impératifs éthiques et sur la possibilité de réduire les conflits par la raison et le dialogue. Ces approches soulignent l’importance d’une réévaluation philosophique pour comprendre la guerre et la paix, ainsi que la nécessité de critiquer les croyances et les structures sociales. 

Les traditions philosophiques non occidentales contribuent également de manière significative à la compréhension de la justice et de l’interaction humaine. Dans ces traditions, l’accent sur la justice, la rationalité et les principes éthiques fournit un cadre théorique pour analyser les relations humaines et les conséquences des conflits sociaux. Cependant, la relecture de ce patrimoine dans une perspective interculturelle et l’examen de la possibilité d’une interaction entre les concepts philosophiques de l’Orient et de l’Occident restent encore limités et dispersés. 

Cet article, adoptant une approche analytique-interprétative et une méthode comparative interculturelle, cherche à représenter et à intégrer ces traditions dans le contexte d’un dialogue entre les cultures. L’objectif n’est pas seulement d’identifier les concepts clés de la philosophie de la guerre et de la paix, mais aussi d’analyser la possibilité de leur transfert et de leur interaction dans des contextes culturels différents. Ainsi, la recherche présente ici vise à offrir une compréhension multidimensionnelle et pratique de la philosophie de la guerre et montre comment une relecture philosophique peut fournir des outils théoriques et pratiques pour réduire la violence et promouvoir le dialogue humain.

Méthodologie : 

La présente recherche est de nature théorique et analytique, s’appuyant sur la méthode herméneutique et l’analyse critique des textes classiques et contemporains. La méthode herméneutique permet une compréhension approfondie des textes et des traditions philosophiques variées, en analysant les strates sémantiques et les valeurs culturelles qu’ils contiennent. Par ailleurs, la comparaison des points de vue philosophiques de l’Orient et de l’Occident offre un cadre pour la relecture et l’intégration des concepts dans le cadre de la philosophie interculturelle. Cette approche rend non seulement possible la critique de la guerre et de la violence, mais propose également des pistes pour promouvoir le dialogue humain et l’interaction entre les cultures.

Cadre théorique et revue de littérature :

Le cadre théorique de l’article repose sur la philosophie interculturelle, une approche qui insiste sur l’humanité partagée, la nécessité d’un dialogue égalitaire et le dépassement des frontières politiques et culturelles dans l’analyse de la guerre et de la violence. La philosophie interculturelle, en mettant l’accent sur la compréhension mutuelle et la reconnaissance des différences, offre un terrain pour l’analyse critique de la violence, des conflits et des crises humaines dans les situations de guerre et sociales, tout en ouvrant un horizon pour la possibilité du dialogue humain. Cette approche repose sur les hypothèses suivantes :

Aucune culture n’existe de manière pure et indépendante des autres. De même que tous les êtres humains – malgré leurs différences – sont égaux et dotés d’une dignité intrinsèque, les cultures ont également une valeur égale, bien qu’il existe des distinctions indéniables entre elles. Ces distinctions peuvent enrichir et ne doivent pas conduire à la discrimination (Mall, 1998 : 54).

Dans cette perspective, aucun système conceptuel ne peut être considéré comme supérieur sans raison. Hilary Putnam rappelle à juste titre : « La philosophie doit toujours placer au centre de son attention la question de savoir comment l’homme doit vivre ; et c’est précisément sous cet angle que nous attachons de la valeur à la tolérance et au pluralisme » (Putnam, 1995 : 10). Dans ce même ordre d’idées, les réflexions de Kant sur la paix mondiale, de Jaspers sur la crise du sens, d’Arendt sur la nature de la violence, et de Habermas avec le concept d’action communicative, offrent des outils conceptuels fondamentaux pour comprendre les dimensions éthiques, politiques et sociales des crises. Ces penseurs, en insistant sur les valeurs humaines, les limites de la connaissance et la nécessité d’une interaction rationnelle, ont préparé le terrain pour une analyse philosophique de la violence et la possibilité d’un dialogue interculturel. Les critiques postmodernes des grands récits, en soulignant les limites des prétentions épistémologiques, offrent également la possibilité de repenser les concepts fondamentaux de la philosophie et de redéfinir les cadres éthiques et sociaux dans une perspective interculturelle. Une telle approche « implique à la fois une révision de l’histoire de la philosophie et l’évitement des récits unilatéraux et centrés, ainsi que l’ouverture d’un espace à un polylogue entre diverses traditions, car il n’a jamais existé une langue ou une tradition unique pour la philosophie » (Wimmer, 1998 : 10).

Dans cette optique, la relecture des idées de penseurs non occidentaux tels qu’Al-Fârâbî, Avicenne (Ibn Sînâ), Ibn Miskawayh, Averroès (Ibn Rushd) et Ibn Khaldûn sur la justice, la rationalité et les structures sociales peut fournir des outils théoriques riches pour critiquer la violence et repenser philosophiquement. La combinaison de ces perspectives, tant dans les traditions occidentales qu’au-delà, crée un cadre critique et multidimensionnel pour comprendre le phénomène de la guerre et les crises interculturelles, tout en proposant des voies pour le dialogue et la résolution des conflits culturels. Ce cadre offre non seulement un terrain pour le développement de recherches théoriques, mais il peut également contribuer à l’avancement des études théoriques et pratiques dans le domaine de la philosophie interculturelle.

Analyse et discussion

Comme l’a souligné le philosophe contemporain John Rawls, « la justice est la première vertu des institutions sociales et la structure fondamentale de la société » (Rawls, 1999 : 3), et la résonance de sa voix peut être retracée dans les profondeurs de l’histoire. « Dans la tradition grecque, tant Platon qu’Aristote définissaient la justice comme bienveillance ainsi que disposition à suivre la loi » (Maurya, 2021 : 249), une qualité dont l’absence entraîne la négation de la vertu morale et, en fin de compte, le sens de la guerre. Dans la philosophie d’Al-Fârâbî, la question de la « modération et de l’équité » (Al-Fârâbî, 1366 : 57) occupe une place centrale, tandis qu’Avicenne (Ibn Sînâ) considère la guerre comme la conséquence de l’ignorance et juge que la « loi et la justice » (Ibn Sînâ, 1960 : 441) sont essentielles pour la paix. Ibn Miskawayh identifie la guerre comme source de tous les vices et insiste sur « la modération et la proportion » (Ibn Miskawayh, 2011 : 337) dans la société. Averroès (Ibn Rushd) souligne l’importance de la loi pour prévenir l’injustice et reconnaître les « natures différentes des hommes » (Ibn Rushd, 1376 : 50), tandis qu’Ibn Khaldûn analyse les cycles civilisationnels en tenant compte du « caractère nuisible de la violence » (Ibn Khaldûn, 1390 : 342).

À l’époque moderne, lorsque Kant évoque « la libération de l’homme de sa minorité auto-imposée » (Kant, 2006 : 17), il met également en avant « le courage de faire usage de la raison » et, de ce point de vue, propose la construction d’une « paix durable ». Dans la philosophie du XXᵉ siècle, Jaspers insiste, pour rejeter la guerre, sur le « refus de la supériorité et la relation à autrui » (Jaspers, 1958 : 109), Hannah Arendt alerte sur le « charme de la violence » (Arendt, 1970 : 81), et l’École de Francfort se concentre sur la critique du « pouvoir de l’industrie culturelle » (Adorno et Horkheimer, 1384 : 236). Par ailleurs, les philosophes postmodernes tels que Derrida et Lyotard, tout en valorisant « le respect des différences » (Eshraq, 1397 : 339), mettent en garde contre le danger d’idéologiser la vérité et soulignent « l’épuisement des grands récits des Lumières » (Hoy, 1380 : 286).

Toutes ces analyses montrent, comme le souligne Hannah Arendt, que la violence de la guerre est fondamentalement liée à l’incapacité de penser et de juger, et que ce qu’elle appelle la « banalité du mal » prend sa source dans ce même lien. Dans son célèbre article intitulé Penser et considérations morales, Arendt explique que l’incapacité ou le manque de volonté d’Adolf Eichmann à réfléchir aux conséquences éthiques réelles de ses actes l’a conduit à adopter un comportement radicalement immoral. Selon Hannah Arendt, le problème fondamental chez des individus comme Eichmann « n’est pas la stupidité, mais une étonnante et réelle incapacité à penser » (Arendt, 1971 : 417). Arendt conçoit la pensée comme un processus qui inclut toujours des jugements éthiques et esthétiques, ce qui signifie que le mal ne peut se produire que lorsque l’homme se détourne de la réflexion sur soi et de la pensée guidée par la conscience. Une telle pensée ne peut s’épanouir que dans un espace de dialogue, équitable et fondé sur l’acceptation de « l’autre ». Dans cette perspective, l’absence de dialogue interculturel et l’incapacité à accueillir « l’autre » constituent la racine commune de nombreux dysfonctionnements, violences et crises éthiques dans le monde contemporain. Dans de telles conditions, tant la vérité que la justice sont mises en question, car, comme le rappelle Levinas, « la vérité requiert la justice » (Levinas, 1969 : 90). Autrement dit, le manque d’attention à « l’autre » et l’absence de dialogue éthique et interculturel limitent non seulement la capacité de jugement et de pensée, mais ébranlent également les fondements mêmes de la vérité et de la justice. Cela montre que la réalisation de l’éthique et de la justice exige un espace où l’homme se confronte à « l’autre », reconnaît sa présence et, à travers cette confrontation, peut s’engager dans la réflexion critique, l’auto-examen et la responsabilité.

Notre expérience vécue en Afghanistan illustre tragiquement cette réalité. Les groupes extrémistes, qui considéraient comme sacrée la mise à mort des êtres humains, la destruction des villes, l’incendie des écoles et des universités, et l’anéantissement des villages, n’ont pas seulement engendré une cruauté sans fin, mais ont également annihilé toute possibilité de dialogue. Par leur absolutisme mêlé à une logique totalitaire, ils ont assombri l’horizon de la pensée. Pourtant, au milieu du fracas des balles, de la poudre et de la destruction, le besoin de réfléchir et de dialoguer parmi les savants et les universitaires ne disparaissait jamais. Dans le cadre de la philosophie interculturelle, la promotion de la reconnaissance de la diversité, de la pluralité des voix et du respect de « l’autre » était perçue comme une nécessité fondamentale pour notre époque.

Résultats de la recherche

Cette recherche, centrée sur la philosophie interculturelle, met en évidence plusieurs résultats importants, que l’on peut résumer en quatre axes principaux :

1. La philosophie interculturelle comme cadre critique pour comprendre la violence

La philosophie interculturelle offre un cadre à la fois critique et ouvert pour l’analyse de la violence. Cette approche, en dépassant la logique de domination, d’exclusion et de discrimination, examine les racines épistémologiques et culturelles de la violence et met en lumière sa relation avec les croyances, l’identité et les structures de pouvoir. Dans ce sens, la philosophie interculturelle dépasse l’étude des comportements pratiques pour analyser la violence dans le rapport aux structures de pensée humaines.

2. Possibilité de dépasser la logique de guerre par le dialogue égalitaire

Le dialogue, dans le cadre interculturel, constitue une action humaine fondamentale qui remplace la logique de suppression, de confrontation et de domination. L’accent mis sur le dialogue égalitaire et la reconnaissance mutuelle permet de repenser la relation entre le « soi » et « l’autre » et ouvre une voie pour rompre le cycle d’inimitié, de violence et de guerre. Les expériences contemporaines en Afghanistan illustrent clairement cette nécessité, où l’absence de dialogue humain a accentué la violence et la crise sociale.

3. Relecture du patrimoine philosophique à la lumière de la perspective interculturelle

La réévaluation des traditions philosophiques occidentales et non occidentales montre que des concepts tels que la justice, la rationalité et le dialogue humain ne sont pas des idéaux abstraits, mais des capacités vivantes pour résister à la violence et reconstruire la coexistence. Les enseignements d’Al-Fârâbî, Avicenne (Ibn Sînâ), Ibn Miskawayh, Averroès (Ibn Rushd) et Ibn Khaldûn, aux côtés des penseurs classiques et modernes occidentaux, fournissent des outils théoriques riches pour critiquer la violence et analyser les relations humaines. Cette relecture ouvre de nouvelles possibilités pour la reconstruction éthique et sociale à partir de la philosophie elle-même.

4. Crises mondiales et renaissance du dialogue humain

Les conflits contemporains, de l’Afghanistan à d’autres régions en crise dans le monde, reflètent l’échec à instaurer un dialogue interculturel. Ces crises révèlent un blocage culturel et éthique face à « l’autre ». Ce n’est que par la revitalisation du dialogue, la compréhension mutuelle et l’ouverture réciproque que l’on peut dépasser la logique de la violence et construire un horizon plus humain fondé sur la coexistence et la compréhension entre les cultures. Dans ce sens, la philosophie interculturelle n’est pas seulement une théorie critique, mais un appel pratique à la reconstruction éthique, culturelle et spirituelle du monde contemporain.

Conclusion : 

La guerre est un phénomène aux racines profondément philosophiques, éthiques et culturelles. La réduire au seul niveau militaire ou politique revient à ignorer sa dimension humaine et existentielle. La philosophie interculturelle, en s’appuyant sur les fondements communs de l’humanité et en critiquant les récits exclusivistes, cherche à ouvrir un nouvel horizon pour le dialogue égalitaire, la réduction de la violence et la reconstruction du sens de la paix. Dans le monde actuel, malgré les progrès scientifiques et technologiques, la guerre reste une menace fondamentale pour l’humanité ; une menace qui découle de l’absence de raison philosophique, de la faiblesse de la compréhension éthique et de l’incapacité à saisir la réciprocité entre cultures et pouvoirs. Des exemples évidents se retrouvent dans les crises humaines et culturelles de pays comme l’Afghanistan, où l’absence de dialogue interculturel a entraîné la reproduction de la violence et de la méfiance. Dans ce contexte, la philosophie interculturelle, en mettant l’accent sur le respect des différences et l’acceptation du pluralisme culturel, s’efforce de construire des ponts de compréhension et de coexistence entre identités diverses ; des ponts qui, tels un « arc-en-ciel des cultures » (Eshraq, 1369 : 47), relient les diversités humaines et ouvrent la voie du passage d’une logique d’imposition à une logique de dialogue. Sous cet angle, la Journée mondiale de la philosophie rappelle la responsabilité de la pensée philosophique face aux crises contemporaines. Si elle sort de l’isolement, la philosophie peut devenir une force critique et libératrice contre la guerre, la violence et les crises culturelles. Ainsi, la philosophie interculturelle n’est pas une branche secondaire, mais une réponse essentielle aux besoins de notre époque ; une approche qui, par la reconstruction continue de la rationalité humaine et culturelle, ouvre de nouveaux horizons pour la réalisation d’une paix durable et de la sécurité humaine. La guerre, à son niveau le plus profond, est le signe de la décadence de la raison et de l’effondrement de la compréhension mutuelle entre le « soi » et « l’autre ». La libération de cette situation n’est possible que par la revitalisation de la raison philosophique et l’approfondissement du dialogue interculturel. Dans cette perspective, la philosophie interculturelle dessine la vision d’un monde où l’écologie de la connaissance et de la culture repose sur la justice culturelle et la sécurité humaine, remplaçant ainsi le conflit et la domination par la coexistence et la compréhension.

Recommandations : 

1. Renforcer la philosophie interculturelle comme approche stratégique dans les sciences humaines et les politiques internationales : La philosophie interculturelle, en mettant l’accent sur les fondements communs de l’humanité et le dialogue égalitaire, peut offrir un cadre critique et constructif pour faire face à la violence et aux crises culturelles. Elle peut également servir de guide théorique et pratique dans l’élaboration des politiques internationales.

2. Relecture des textes philosophiques de l’Orient et de l’Occident à la lumière de l’approche interculturelle : Les chercheurs peuvent, en revisitant les textes classiques et contemporains de l’Orient et de l’Occident – d’Al-Fârâbî et d’Avicenne à Kant et aux penseurs postmodernes – et en les analysant selon une perspective interculturelle, identifier les racines profondes de la violence et de l’exclusivisme culturel, tout en ouvrant la voie à la formation d’un dialogue humain et à une compréhension mutuelle.

3. Rôle actif des institutions éducatives et universitaires, en particulier l’Université de la Sorbonne, dans la promotion du dialogue humain et culturel : Les universités, et en particulier les institutions académiques de premier plan comme la Sorbonne, peuvent, par la mise en place de programmes de recherche et d’enseignement basés sur la philosophie interculturelle, créer des espaces pratiques pour réduire la violence et favoriser le dialogue humain. Ces établissements, en reconstruisant continuellement la rationalité philosophique et culturelle, permettent de former des générations de penseurs et de décideurs capables de relier les cultures et de promouvoir la sécurité humaine.

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