L’échec de la pensée créatrice et rationnelle dans la pensée musulmane

Makarim Dariosh en entretien avec Razika Adnani, philosophe et islamologue contemporaine

Philosophe et islamologue franco-algérienne, Razika Adnani est une spécialiste contemporaine de la pensée islamique, de l’histoire des idées et des relations entre religion, raison et modernité. Son travail porte notamment sur la réforme de la pensée musulmane, l’interprétation des textes religieux, ainsi que sur les questions liées à la liberté, à la laïcité et à la condition des femmes. Elle s’intéresse aux transformations intellectuelles et culturelles des sociétés musulmanes et aux conditions d’un dialogue entre traditions religieuses et valeurs contemporaines. Son œuvre propose une réflexion critique sur les héritages philosophiques et religieux afin d’éclairer les enjeux actuels de la modernité, du vivre-ensemble et de la liberté de conscience.

Dariosh : Madame Adnani, vous êtes philosophe et islamologue. Est-il possible d’être philosophe tout en adhérant à une religion ou une foi particulière ? 

Adnani : L’islamologie est un terme qui est constitué d’islam et de logie. Comme son nom l’indique, il signifie donc l’étude scientifique de l’islam qui doit avoir comme objectif uniquement la vérité et l’objectivité comme condition. Sur ces deux caractères, la philosophie se retrouve avec la science. En ce sens, l’islamologie ne s’oppose pas à la philosophie qui est une activité intellectuelle qui cherche elle aussi la vérité. L’islamologue est censé être celui ou celle qui étudie la religion musulmane non pas comme croyant ou croyante, mais comme penseur et comme scientifique. Autrement dit, même s’il est croyant, au moment d’étudier l’islam il doit le regarder de l’extérieur, comme le dit Durkheim au sujet des phénomènes sociologiques. Celui qui étudie l’islam comme croyant est un théologien et non pas un islamologue.  Les islamologues ne sont d’ailleurs pas tous des musulmans. Tout comme la philosophie, l’islamologie pose des questions au sujet des idées héritées, les remet en question pour éviter les erreurs et pour se rapprocher de la vérité. Aujourd’hui, ce concept d’islamologie est très mal utilisé. Pour moi, l’islamologie fait partie de la sociologie.  Maintenant peut-on être philosophe tout en adhérant à une religion ou une foi particulière ? Je pense que oui. Tout dépend de la religion et de ce qu’elle exige de notre pensée et de la nature de la foi dont il s’agit. On ne peut pas être philosophe si on considère que les vérités proposées par la religion sont absolues et que personne ne peut les remettre en cause. La nature de la philosophie c’est le questionnement. D’ailleurs, une religion qui considère que tout ce qu’elle propose comme idées ou règles sont des vérités absolues n’est même plus une religion. C’est le cas de l’islam des conservateurs, des intégristes et des littéralistes. La religion doit être dans une recherche perpétuelle pour permettre au croyant de s’approcher au maximum de la vérité divine.  Quant à la foi, avoir par exemple la foi dans la capacité de la pensée humaine à explorer le domaine de la connaissance est la condition même de l’acte de philosopher. 

Dariosh : La philosophie, qui implique le scepticisme, la remise en question des traditions, le relativisme et même le refus de l’absolu, peut-elle être conciliée avec la religion, qui repose justement sur des vérités absolues ?

Adnani : La conciliation de la philosophie avec la religion a été posée lorsque la religion s’est imposée comme celle qui détenait la vérité et que la philosophie, pour continuer d’exister, s’est trouvée obligée de se mettre au service de la religion en démontrant qu’elle ne s’opposait pas à la religion mais bien au contraire qu’elle arrivait à la même vérité que celle de la religion. La philosophie n’a pas à chercher à se concilier avec la religion. Elle a son domaine et la religion le sien. Ce qui a permis à la philosophie de prospérer en Occident, c’est le fait qu’on a fini par la séparer de la religion. Alors qu’elle a été affaiblie puis a disparu dans le monde musulman parce que non seulement elle n’a pas été séparée de la religion, mais qu’également elle a été mise sous sa tutelle. Même Averroès, qui voulait pourtant défendre la philosophie, a reconnu à la religion une suprématie sur elle en considérant que c’était la religion qui jugeait si la philosophie était légitime comme discipline et exerce intellectuel ou pas. D’ailleurs, les religieux ont tout simplement dit qu’elle ne l’était pas. Quant au refus de l’absolu que vous citez, je rappelle que tout ce qui constitue la religion musulmane n’est pas une vérité absolue comme le prétend le discours religieux. La religion musulmane est constituée du Coran, mais aussi des commentaires, du Droit et de la théologie. Il y a donc un relativisme en islam. La religion musulmane est fondée sur le relativisme, car elle est fondée sur le principe de l’unicité. Comme je le dis dans mes ouvrages, le relativisme est l’autre face du principe de l’unicité. Les commentaires, les lois juridiques, la théologie et la méthodologie font partie de l’islam car celui-ci n’est pas constitué uniquement du Coran, mais aussi de tout le travail accompli par les musulmans à partir du Coran. Le principe de l’unicité implique que le travail de l’être humain soit toujours relatif. Autrement dit, la religion musulmane oblige, si on veut rester cohérent avec son premier principe fondateur, à ne jamais considérer le savoir humain comme une vérité absolue. Le relativisme en religion ne consiste pas à douter de l’existence de Dieu, mais de la capacité de l’être humain à connaître le sens des textes d’une manière absolue et à accéder au savoir sacré du divin. C’est ce doute qui interdit de dire au sujet du Coran : « Voilà exactement ce que Dieu veut dire », mais tout simplement : « Voilà ce que je pense que Dieu veut dire ». Le problème de l’islam c’est que les musulmans ne distinguent pas entre les deux parties de l’islam : l’islam révélé ou coranique et l’islam construit, comme je les appelle dans mon ouvrage.  Ils ont considéré que tout ce qui était religieux était la vérité absolue. Ils se sont contredits avec le principe de l’unicité et ont bloqué toute réflexion dans le domaine de la religion.  La fin de la philosophie en terre d’islam a eu des conséquences dramatiques sur la pensée comme faculté de réflexion et sur la raison comme rationalité, mais aussi sur l’islam comme religion. L’islam s’est contredit avec lui-même et il est devenu une politique davantage qu’une religion. Lorsque les talibans sont revenus au pouvoir en 2021, ils ont déclaré qu’ils allaient appliquer la charia de Dieu comme s’ils avaient, eux êtres humains, accès au savoir divin. Alors qu’ils n’appliquent que ce qu’ils pensent être la charia de Dieu, ce qu’ils ont pu comprendre du Coran et ce que les premiers musulmans leur ont transmis. En prétendant détenir la vérité divine, ils se sont contredits avec le principe de l’unicité qui est le premier principe fondateur de l’islam. Quand l’être humain croit détenir la vérité absolue et de surcroît la vérité divine, il perd son humilité devant Dieu et devant les êtres humains. Cette humilité qui permet le dialogue, la réflexion et l’échange dans le respect de l’autre manque encore aujourd’hui à l’islam. L’intégrisme du monde musulman et des talibans en particulier en est une de ses manifestations. 

Dariosh : Pourquoi, selon vous, la rationalité a-t-elle progressivement cédé la place au dogmatisme et à l’imitation dans le monde islamique, notamment après Averroès ? 

Adnani : La défaite de la raison, dans le sens de rationalité, dans le monde musulman a commencé bien avant Averroès. Elle a commencé au IXe siècle. Celui qui lui a donné un coup fatal est l’Iranien Abou Hamed al-Ghazali et c’était au XII siècle. Il a attaqué la philosophie, et la philosophie c’est le domaine de la rationalité, et il a encouragé et répandu l’esprit magique qui est l’absence de toute rationalité. C’est une défaite qui s’explique par le fait qu’en islam on a mis en place des théories et des concepts qui avaient tous comme objectif de bloquer la pensée comme source de connaissance pour empêcher la pensée de s’exprimer. La position de ceux pour qui la connaissance et la vérité étaient révélées et ainsi devaient être transmises a fini par gagner la bataille intellectuelle au sujet de la source de la connaissance. Parmi ces théories, dominant la pensée musulmane depuis la fin du XIIe siècle, qui bloquent la pensée et la raison les plus connues sont le littéralisme, la théorie du Coran incréé, le salafisme, le dévoilement et la théorie des saints dans le soufisme. Quant aux concepts, deux se sont particulièrement imposés, celui qui dit que « la religion est une question de cœur et non de raison » et l’autre qui dit que « toute innovation est un égarement ».  Cependant, dans mes travaux je voulais savoir si la religion était le seul motif du blocage de la pensée et de la raison dans la pensée musulmane. Je suis arrivée à la conclusion qu’il y avait un autre motif, celui du pouvoir politique, qui était plus fort encore que le motif religieux. L’histoire montre que c’est de l’Arabie et précisément de Médine que la riposte a été lancée contre les libres penseurs basés notamment en Irak, la capitale de l’empire musulman entre le VIIIe siècle et le Xe siècle. J’ai expliqué cela par la crainte des Médinois de perdre leur pouvoir religieux sur les musulmans, des nouveaux territoires notamment, après avoir perdu le pouvoir politique avec le transfert de la capitale de Médine à Damas puis à Bagdad. Pour eux, il fallait que les musulmans regardent constamment vers Médine et, pour cela, il fallait empêcher la pensée de penser. Ils ont donc déclaré que les musulmans, dans le domaine juridique, devaient se référer au Coran, ensuite aux hadiths du prophète qui reflètent le message divin, ensuite aux traditions des compagnons du prophète et enfin aux habitudes des gens de Médine qui sont une imitation fidèle de la tradition du prophète. Tous les musulmans devaient se contenter d’imiter les premiers musulmans et donc de regarder vers Médine qui est devenue un modèle de société pour tous les musulmans, Quant à la pensée elle n’intervient qu’en dernier recours, c’est-à-dire que le juriste ne se réfère pas. À la pensée humaine qu’après avoir consulté ces 4 références que celles-ci ne répondent pas à ces questions. La défaite de la pensée créatrice et rationnelle se manifeste aujourd’hui par le sentiment de peur de l’intelligence qui fait que les musulmans s’interdisent de réfléchir et de raisonner dès lors qu’il s’agit de l’islam. Ils briment leur esprit critique de crainte de remettre en question le savoir des anciens et de sortir ainsi de la religion. 

Dariosh : Pourquoi, dans l’histoire de la pensée islamique, la philosophie n’a-t-elle pas réussi à s’institutionnaliser durablement comme ce fut le cas pour le droit (fiqh) ? 

Adnani : La philosophie est un domaine particulier qui est différent de celui de la religion. Bien que les philosophes musulmans n’aient pas pu la détacher totalement de la religion, la philosophie ne fait pas partie de la pensée musulmane, en tout cas telle que moi je défini cette dernière dans mes ouvrages.  Quant au Droit musulman, il ne se limite pas au fiqh.  Ce dernier constitue une partie du Droit musulman qui est lui-même une partie de la religion musulmane. Le Droit musulman fait donc partie de la pensée musulmane et même de l’islam tel que les musulmans l’ont décidé.  La philosophie est une pensée qui est rationnelle, c’est-à-dire que le critère de vérité, pour elle, est la cohérence de la pensée avec les règles de la rationalité alors que les critères de vérité dans la pensée musulmane, ceux qui ont fini par s’imposer, sont non seulement les textes religieux, mais aussi le sens apparent des textes religieux tels que les anciens, les salafs, l’ont compris. Les attaques contre la pensée rationnelle ne se sont pas limitées à la religion. La philosophie a été attaquée et accusée d’être étrangère à l’islam et veut lui nuire. La défaite de la pensée créatrice et rationnelle s’est manifestée dans le déclin de l’activité philosophique et de l’activité intellectuelle dans tous les autres domaines de la pensée.

Dariosh : Quel rôle attribuez-vous à l’ash’arisme et au traditionalisme juridique dans le déclin de la pensée philosophique et rationnelle dans le monde musulman ? 

Adnani : L’acharisme est une école théologique fondée par Abou al-Hassan al-Achari (873-935). Elle prône le littéralisme (naql en arabe), le déterminisme et la thèse du Coran incréé. Autrement dit toutes les théories qui ont comme objectif d’interdire à la pensée de penser afin de préserver la religion et la société des idées nouvelles.  Les acharites eux-mêmes ont ajouté, aux deux principes que j’ai cités plus haut : « la religion est une question de cœur et non de raison » et l’autre qui dit que « toute innovation est un égarement », celui de « bila Kaïf » qui signifie « sans demander comment ».  Ils ont voulu avec ce principe « bila Kaïf » échapper aux questions que suscitaient les contradictions qu’ils commettaient concernant notamment leur position au sujet des attributs de Dieu. À partir de là, « sans demander comment » est devenu un moyen pour empêcher tout questionnement en islam et accepter toutes les contradictions du discours religieux. Beaucoup de musulmans fondamentalistes et littéralistes s’appuient encore aujourd’hui sur ce principe pour légitimer leur discours.  Il faut savoir que la pensée est un tout indivisible. Elle ne peut prospérer dans un domaine si elle est considérée, dans un autre, comme un danger contre lequel il faut lutter. La défaite de la pensée créatrice et rationnelle dans le domaine de la religion s’est très vite propagée aux autres domaines dont la philosophie. 

Dariosh : Si on a bien compris, vous établissez une distinction claire entre l’islam et l’islamisme. Selon vous, à quel moment de l’histoire de l’islam peut-on situer les origines de l’idéologie islamiste ? 

Adnani : Non, je n’établis pas de distinction entre l’islam et l’islamisme. Bien au contraire, je critique le concept de l’islamisme tel qu’il a été forgé en France au début des années 1980. Un concept qui établit une distinction entre l’islam et l’islamisme sans aucun fondement historique ni théologique. Je rappelle que musulmans ne connaissent pas un islam et un islamisme, mais seulement l’islam. L’islamisme est un concept qui a été inventé en France et qui ne prend pas en compte l’islam tel que les musulmans ont voulu qu’il ne soit, ni son histoire, ni ses textes. Le terme islamisme a été créé pour la première fois au XVIIIe siècle en France et c’était pour désigner la religion musulmane tout comme le christianisme et le judaïsme désignaient respectivement la religion chrétienne et juive. Un sens qui ne permet pas non plus de parler de distinction étant donné que le terme islamisme est l’équivalent du terme islam dans la langue arabe. Au XXe siècle, les universitaires ont décidé de changer de sens au terme islamisme. Ils ont affirmé qu’il s’agissait de l’islam politique, en ajoutant que celui-ci était un mouvement contemporain qui n’avait aucun lien avec l’islam. Quand on connaît un tout petit peu l’histoire de l’islam et sa théologie on sait que cette définition est fausse et qu’elle n’a donc aucune légitimité scientifique.  Pourquoi ? Parce que si on admet que l’islamisme signifie l’islam politique, l’islam est une religion qui n’est pas dissociée de sa dimension politique et cela depuis la période de Médine, c’est-à-dire depuis 622. Les origines de l’islamisme ou de l’islam politique remontent donc à cette période-là. C’est ce que l’histoire de l’islam, celle du prophète et les textes coraniques disent.  Dans mon travail, dès le premier ouvrage, j’ai soulevé le problème de cette dimension juridique et politique en islam comme beaucoup l’ont fait également. J’arrive en France et on me dit que cet islam politique ou l’islam des juristes comme je l’ai appelé dans mon ouvrage Islam : quel problème ? les Défis de la réforme, c’est de l’islamisme qui est né uniquement au XXe siècle et il n’a rien à avoir avec l’islam.  Si vous dites le contraire, c’est que vous êtes de l’extrême droite ou islamophobe.  J’avais devant moi trois possibilités : abandonner tout travail dans le domaine de l’islam, mentir aux musulmans et aux non-musulmans ou dire la vérité et affronter les critiques. J’ai choisi la dernière. Je ne peux pas être complice de l’erreur ni mentir aux autres. Accepter le concept de l’islamisme tel qu’il a été forgé en France n’est pas dans l’intérêt de l’islam ni des musulmans, ni des non-musulmans. Pour moi, il n’y a pas de solution aux problèmes des musulmans et des sociétés musulmanes sans changer l’islam de l’intérieur c’est-à-dire le réformer.  Or, le concept de l’islamisme tel qu’il a été forgé en France et répandu ensuite dans tout l’Occident, c’est-à-dire comme un islam politique qui n’a aucun lien avec l’islam, ne permet pas à cette réforme de se réaliser. Dire aux musulmans que les problèmes qui se posent sont dus à l’islamisme et non à l’islam revient à leur dire : « Vous n’avez pas de raison d’interroger votre religion car elle ne pose aucun problème comme elle est ». Cela revient à dresser un obstacle au changement et à l’évolution au sein de l’islam et à renforcer ce que les islamistes ont fait au début du XXe siècle pour faire échouer la réforme de l’islam. Ils ont eux aussi répété aux musulmans que « si problème il y a, il n’est pas dû à l’islam mais seulement aux musulmans », comme je l’explique dans mon ouvrage Sortir de l’islamisme publié en décembre 2024 

Dariosh : L’islam est-il, selon vous, compatible avec la laïcité ? Et si oui, comment cette compatibilité pourrait-elle se concrétiser ? 

Adnani : L’islam est une religion qui ne sépare pas le politique du religieux, comme je viens de le dire, et c’est ainsi que le conçoivent la majorité des musulmans. De ce fait, il est naturellement incompatible avec la laïcité. Cependant, les musulmans peuvent, s’ils le souhaitent, faire en sorte qu’il le soit en le séparant de sa dimension juridique et donc politique afin que l’organisation sociale fasse partie du domaine de l’État et non de la religion, ce qui ne peut se faire que si l’islam fait sa réforme. Cette réforme, c’est aux musulmans qu’il revient de la mener comme je l’ai toujours précisé. Il s’agit évidemment d’une réforme qui est orientée vers l’avenir et non celle des salafistes qui est tournée vers le passé. « Réforme orientée vers l’avenir » est un concept que j’ai forgé dans mon ouvrage Islam : quel problème ? Les défis de la réforme.

Dariosh : Une réforme de l’islam est-elle réellement possible ?

Adnani : Rien ne l’interdit sur le plan religieux. Autrement dit, rien n’empêche les musulmans de construire, à partir du même Coran, un nouvel islam fondé sur des valeurs humaines et séparé de sa partie politique comme je le démontre dans mon ouvrage Sortir de l’islamisme. La réforme de l’islam est donc possible. Cependant, elle nécessite une volonté de la mener de la part des musulmans. En parlant de l’islam, je précise toujours que l’islam ne se résume pas au Coran. Le Coran est le livre fondateur de l’islam, mais à lui seul ne constitue pas l’islam. Les musulmans l’ont entouré de tout un travail théologique, juridique et exégétique pour construire l’islam qu’ils conçoivent et pratiquent. Logiquement, rien n’empêche de refaire ce travail. A moins que les musulmans ne le sacralisent, mais dans ce cas ils ne respectent plus les principes fondateurs de l’islam, le principe de l’unicité notamment.

Dariosh : Pourquoi, selon vous, les tentatives de réforme religieuse dans le monde islamique rencontrent-elles une résistance aussi forte de la part du clergé et des institutions de pouvoir ? 

Adnani : Pour des raisons de pouvoir politique avant tout. Les politiques et les religieux imposent mieux leur pouvoir quand ils prétendent qu’ils parlent au nom de Dieu. Qui peut désobéir au pouvoir, dans une société très religieuse quand on lui dit que ses lois sont des recommandations divines ? C’est ce que les talibans ont prétendu pour imposer leur pouvoir. Ils ont déclaré que c’étaient celles de Dieu, ce qui est un grand mensonge. Car les musulmans n’appliquent pas, même quand ils sont très sincères dans leur foi, les règles de Dieu à moins qu’ils ne pensent détenir la vérité divine et partager avec Dieu son savoir, ce qui serait un renoncement au principe de l’unicité.  Il y a aussi la défaite de la pensée rationnelle et créatrice qui n’est toujours pas réhabilitée dans la pensée musulmane. Or, sans cette réforme de la représentation de la pensée libre et créatrice, sans lui rendre sa noblesse, la réforme de l’islam ne peut pas se faire. Les réformistes du début du XXe siècle ont appelé à l’idjtihad, qui est un travail intellectuel, mais en rappelant constamment les zones qui devaient rester à l’écart de ce travail intellectuel. Sous l’emprise de l’ancienne théologie, ils ont exclu les versets et les questions qui posaient un problème, donc celles qui avaient besoin de réforme. Les réformistes craignaient toujours leur pensée. Pour eux, il fallait l’entourer de conditions pour qu’elle ne nuise pas à la religion. Il y a également le fait que les réformistes les plus audacieux se contentaient de la réinterprétation de certains textes à la recherche d’autres lois plus adaptées à la société nouvelle. Or, la réinterprétation à elle seule ne peut engendrer la réforme dont l’islam a besoin.  Très peu de réformistes, tels qu’Amine El Khûli (1895-1966), Khalafallah (1916-1991) et Taha Hussein (1889-1973), ont été au-delà en questionnant le statut du texte et en faire un sujet de réflexion.  Ils avaient pour objectif de fonder un nouveau rapport au texte et une nouvelle théologie. Cependant, la pensée de ces réformistes intellectuels n’a pas pu s’imposer, car ils étaient très peu nombreux et la riposte des conservateurs à leur égard a été très rude.

Dariosh : Dans certains pays, l’islam est défini comme source de législation. Quelles sont, selon vous, les conséquences de cette situation sur les droits humains et les droits des femmes ? 

Adnani : Les musulmans ne font pas du Droit musulman une source de législation. Ils appliquent le Droit musulman qu’on appelle aujourd’hui la charia. Ils ne l’appliquent pas tous au même degré. Certains veulent que leur système législatif reprenne plus de règles du Droit musulmans que d’autres. Cependant, ils veulent presque tous appliquer les règles du Droit musulmans quand il s’agit de la famille, c’est-à-dire dans le domaine concernant la relation entre les femmes et les hommes. Les hommes qui ont toujours le pouvoir veulent préserver les privilèges que la religion leur accorde.  Concernant les droits humains et les droits des femmes, il faut se rappeler que le Droit musulman a été pensé et conçu par des hommes lors des premiers siècles de l’islam. Des hommes qui avaient leurs valeurs sociales et morales et une conception de la société et de l’État qui n’est pas la nôtre. Ce sont des règles qui ne sont donc pas en accord avec les valeurs sociales, politiques et morales actuelles de l’humanité et, en premier lieu, l’égalité et la liberté qui sont fondamentales dans la Déclaration des droits humains. La charia fondée sur le principe de l’inégalité réserve aux femmes une place inférieure. Tant que les musulmans veulent appliquer le Droit musulman, ils ne pourront pas respecter les droits humains. Aujourd’hui, on assiste à un retour au conservatisme et à l’extrémisme religieux, ce qui fait que les individus dans les sociétés musulmanes, et les femmes en particulier, sont menacés par le retour de règles barbares et inhumaines comme l’esclavage, la lapidation, le châtiment corporel et l’enfermement des femmes.   

Dariosh : Le concept de « féminisme islamique » s’est beaucoup répandu ces dernières années. Pensez-vous qu’il soit possible de redéfinir le féminisme à partir d’une base religieuse ? 

Adnani : Le concept de « féminisme islamiste » a vu le jour à la fin des années 1970. Il se dit féministe, car il revendique l’égalité entre les hommes et les femmes, et islamique, car c’est une égalité qui a pour lui l’islam comme source. Le féminisme islamique ne nie pas les inégalités dont souffrent les femmes musulmanes, mais refuse l’idée que l’islam, et précisément le Coran, en soit responsable. Quant à son objectif, comme le précisent ses adeptes, qui ne sont pas que des femmes, il consiste à défendre un féminisme qui n’est pas imposé par l’Occident, mais issu de l’islam. Pour les adeptes de ce féminisme, les inégalités sont dues aux interprétations masculines erronées du Coran et non au Coran. La solution réside donc dans sa réinterprétation. Quant à votre question : est-il possible de redéfinir le féminisme à partir d’une base religieuse ? Il faut préciser de quelle base religieuse il s’agit. S’il s’agit de l’islam, et bien dans le Coran, livre fondateur de l’islam, les femmes et les hommes ne sont pas égaux. Les règles coraniques concernant l’homme et la femme sont fondées sur la domination masculine et le féminisme islamique n’arrive pas à prouver le contraire, c’est-à-dire que les inégalités entre les femmes et les hommes qui existent dans le Coran ne sont pas des inégalités et que le problème est, comme il le prétend juste une mauvaise interprétation. Dans mon ouvrage Sortir de l’islamisme, je démontre que le féminisme islamique non seulement n’a jamais pu démontrer la validité de sa thèse selon laquelle les femmes et les hommes sont égaux dans le Coran, mais il a également participé à l’affaiblissement du mouvement féministe dans le monde musulman. Les femmes musulmanes qui ont été convaincues par le féminisme islamique c’est-à-dire qu’en tant que musulmanes elles ne pouvaient pas revendiquer des droits en dehors du périmètre de l’islam, ne trouvant pas cette égalité dans le Coran beaucoup ont fini par renoncer à leurs revendications.  Le féminisme peut être en accord avec la religion musulmane si et seulement si les musulmans procèdent à sa réforme pour un nouvel islam séparé de la politique et fondé sur le principe d’égalité et non plus sur celui d’inégalité.

Dariosh : Enfin, si vous avez un message particulier à adresser aux femmes et aux filles d’Afghanistan vivant sous le régime du groupe terroriste Taliban ? 

Adnani : Je leur dirais qu’elles ne peuvent compter aujourd’hui, vu les bouleversements géopolitiques que connaît le monde, que sur elles-mêmes pour faire face à l’obscurantisme religieux des talibans. Je leur dis que la meilleure arme de lutte contre les talibans est la connaissance. Elles doivent leur faire face avec les moyens qu’ils utilisent ceux de la religion. Il n’est pas nécessaire d’être des érudits en religion, mais il faut avoir des éléments qui permettent de répondre au discours islamiste et conservateur, de démontrer aux talibans que leurs arguments sont faux et contradictoires avec la religion elle-même. Contre l’obscurantisme religieux. Les femmes, dans toutes les sociétés musulmanes, ne doivent jamais accepter d’être considérées comme des êtres inférieurs, ne jamais faire de concessions à propos de leur dignité humaine et ne jamais accepter de ne pas avoir les mêmes droits juridiques et sociaux que les hommes. J’insiste sur le critère de droits juridiques et sociaux, car beaucoup de musulmans, pour contourner le principe de l’égalité, évoquent une égalité spirituelle ou devant Dieu. 

Dariosh : Je vous remercie d’avoir accepté cet entretien.

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