Mohsen Makhmalbaf, écrivain et réalisateur : Chaque nation, tôt ou tard, crée sa propre voix et son propre regard

Écrivain, réalisateur et scénariste iranien, Mohsen Makhmalbaf est une figure majeure du cinéma iranien et une personnalité reconnue du cinéma international. Son œuvre porte notamment sur les questions humaines, sociales et politiques, à travers une approche poétique et philosophique du cinéma. Il est particulièrement connu pour ses films consacrés à l’Afghanistan, dont Le Voyage de Kandahar, qui explore la condition des femmes, les conséquences de la guerre et les effets de l’extrémisme sur les sociétés. Son parcours artistique témoigne d’un engagement constant en faveur de la liberté, de la dignité humaine et du rôle du cinéma comme moyen de réflexion sur le monde contemporain.

Arman : Comment évaluez-vous évaluez la situation du cinéma en Afghanistan après le retour au pouvoir des talibans ?

Mohsen Makhmalbaf : Si nous voulons être honnêtes dans notre analyse, l’histoire du cinéma en Afghanistan, tant sur le plan quantitatif que qualitatif, n’a jamais été très riche. Comparons simplement la production cinématographique de l’Afghanistan à celle de ses pays voisins. Tandis que l’Inde produit chaque année plus de mille films, l’Afghanistan, au cours du siècle écoulé, n’en a réalisé que quelques dizaines. Il est donc naturel qu’avec un nombre aussi réduit de productions, on ne puisse pas s’attendre à des chefs-d’œuvre cinématographiques. Si l’on compare également le cinéma d’Afghanistan avec celui de l’Iran, autre pays voisin, le constat est tout aussi décevant sur les plans quantitatif et qualitatif. La principale raison de cette situation réside dans les quarante-cinq années de guerre et d’instabilité qu’a connues l’Afghanistan. Dans un pays où la sécurité était devenue le besoin prioritaire de la population, les besoins culturels passaient forcément au second plan. La chute du régime taliban lors de leur premier règne avait fait naître un nouvel espoir pour le développement du cinéma en Afghanistan. Durant cette période, des films ont été produits, aussi bien par des artistes originaires d’Afghanistan – comme Osama de Siddiq Barmak ou Terre et Cendres d’Atiq Rahimi – que par des cinéastes étrangers. Moi-même, en tant que réalisateur iranien, j’ai produit avec ma famille, au cours des quarante dernières années, une dizaine de films sur l’Afghanistan. Beaucoup de ces œuvres ont été diffusées à l’intérieur comme à l’extérieur du pays et ont suscité un véritable élan culturel parmi les cinéastes d’Afghanistans. Par la suite, de nombreux jeunes ont commencé à réaliser des courts et longs métrages dans divers domaines, et ce mouvement était en passe de devenir un véritable courant artistique. Mais le retour au pouvoir des talibans a brutalement interrompu cette dynamique. Les talibans représentent une forme de résistance archaïque à la culture et à la liberté d’expression. Ils ont fermé les journaux, réduit au silence les télévisions et les radios, mis fin à la production cinématographique, et se sont consacrés à la formation de terroristes pour leurs objectifs futurs. Les enfants innocents, qui auraient pu devenir des artistes demain, subissent aujourd’hui un lavage de cerveau sous l’endoctrinement taliban. Inconsciemment, ils deviendront demain des fondamentalistes et des terroristes extrémistes, exposant à nouveau le monde à une catastrophe.

Arman : Au cours des trois dernières années, les talibans ont organisé des projections de films qui, selon des témoins, ont été réalisés par des personnes non professionnelles, sans aucune présence féminine à l’écran, dans le but d’affirmer qu’ils ne sont pas opposés à l’art, en particulier au cinéma. Selon vous, dans quelle mesure ce type de productions, dont le message est souvent axé sur la promotion de l’extrémisme, peut-il influencer l’opinion publique ?

Mohsen Makhmalbaf : Lors de leur premier règne, les talibans étaient à la fois fanatiques et peu intelligents ; ils avaient donc complètement interdit l’image. Mais aujourd’hui, dans leur second règne, ils agissent de manière plus intelligente. – une époque différente a commencé – même un terroriste fanatique qui veut lutter contre la modernité n’a plus d’autre choix que d’utiliser des outils modernes. Un phénomène similaire s’est produit en République islamique d’Iran. Les artistes indépendants ont été emprisonnés, interdits de travailler ou contraints à l’exil. En contrepartie, les membres du ministère du Renseignement et les Pasdarans (Gardiens de la révolution) se sont tournés vers la production cinématographique afin de combler le vide laissé par l’art indépendant. Ils ont utilisé le cinéma uniquement comme un outil de divertissement superficiel, de lavage de cerveau et de propagation de la bêtise.

Arman : Selon vous, dans le contexte actuel fermé et répressif, quel rôle le cinéma peut-il jouer dans la préservation de la culture et de l’identité du peuple d’Afghanistan, tout en constituant un récit de résistance face aux talibans et une promesse de victoire ?

Mohsen Makhmalbaf : Pour que le cinéma puisse jouer les rôles que vous évoquez dans votre rêve, il faut d’abord réfléchir aux moyens de faire du cinéma dans les conditions actuelles. Autrefois, réaliser un film nécessitait de grosses caméras, beaucoup de matériel, des pellicules et un budget conséquent ; les gouvernements pouvaient donc facilement identifier les cinéastes et les empêcher d’agir. Mais aujourd’hui, si quelqu’un connaît l’art du cinéma et a une bonne idée en tête, il peut réaliser un film même avec un simple téléphone portable, et le diffuser sur Internet, dans des festivals ou à la télévision. Le cinéma clandestin en Iran est un exemple clair à cet égard. Peu importe à quel point le régime iranien essaie, il ne peut pas arrêter les cinéastes qui tournent des films puissants avec un téléphone. Les temps ont changé, et les dictateurs ne peuvent plus tout contrôler comme avant. En Afghanistan aussi, il reste des artistes capables de créer un cinéma clandestin en tant que résistance culturelle face au fanatisme des talibans.

Arman : Dans une telle situation, de quelles manières pourrait-on poursuivre une activité cinématographique à l’intérieur du pays (médias clandestins, documentaires, cinéma de guérilla, etc.) ?

Mohsen Makhmalbaf : À mon avis, le cinéma agit parfois comme un miroir ; un miroir posé devant la société pour aider les gens à se voir eux-mêmes et à changer. Le régime des talibans n’est pas descendu du ciel, et s’il a pu recruter des partisans avant même de prendre le pouvoir, c’est parce qu’il trouve ses racines dans certaines traditions culturelles de l’Afghanistan. Ici, le cinéma peut jouer le rôle d’un miroir qui reflète ces aspects cachés ou oubliés de la culture, afin de provoquer une prise de conscience collective et, à terme, un changement culturel. Parfois aussi, le cinéma agit comme une lumière ; une lumière que l’on projette sur les ténèbres pour révéler ce qui est ignoré ou caché. Ce type de cinéma peut faire monter le coût de l’oppression pour les talibans, et les empêcher de commettre des injustices en toute impunité. Si en Iran le mouvement “Femme, Vie, Liberté” a émergé, et si aujourd’hui la majorité des femmes se sont libérées du voile obligatoire, il ne faut pas négliger le rôle du cinéma iranien dans la formation de ce mouvement. Avant cette révolution, pendant des décennies, les films iraniens avaient semé les graines de cette culture. Par exemple, La Pomme de Samira Makhmalbaf, Le Temps de l’Amour et Les Nuits de Zayandeh-Roud que j’ai réalisés, ou Le jour où je suis devenue femme de Marzieh Meshkini, ont tous contribué à cette prise de conscience. Chacun de ces cinéastes iraniens a, à sa manière, joué un rôle important. En Afghanistan également, la liberté des femmes nécessite une démarche culturelle. C’est à travers ce type de films que le peuple pourra d’abord atteindre une conscience sociale, prendre conscience de ses droits, puis repousser le pouvoir en place. À mon sens, la caméra est mille fois plus puissante que le fusil. Un fusil dans les mains d’un fanatique ignorant devient le mouvement taliban ; mais une caméra dans les mains d’un artiste devient le mouvement “Femme, Vie, Liberté”.

Arman : Les cinéastes originaires de l’Afghanistan en exil, malgré les nombreux défis auxquels ils sont confrontés, disposent-ils également d’opportunités pour exprimer et représenter ce qui se passe en Afghanistan sous le régime des talibans ? Si de telles opportunités existent, comment et par quels moyens peuvent-ils en tirer parti ?

Mohsen Makhmalbaf : Les artistes qui ont émigré peuvent jouer deux rôles différents. Premièrement, ils peuvent soutenir les cinéastes restés au pays : soit en devenant leur voix, soit en collaborant avec eux à la réalisation de films communs. Deuxièmement, ils peuvent représenter la vie des exilés et les transformations qu’ils vivent.

Arman : En tant que cinéaste ayant travaillé dans des contextes politiques et sociaux sensibles, quels conseils donneriez-vous aux artistes et cinéastes originaires de l’Afghanistan vivant en exil ?

Mohsen Makhmalbaf : Les artistes qui ont quitté l’Afghanistan font face à de nombreux défis auxquels ils doivent d’abord parvenir à surmonter : apprendre la langue de leur nouveau pays, s’adapter à la culture de la société qui les accueille, affronter les difficultés matérielles, l’exil, et la dépression qui accompagne souvent les débuts de la migration. Beaucoup d’entre eux restent prisonniers de la douleur liée à la perte de leur patrie, et certains ne parviennent jamais à s’intégrer pleinement dans la société d’accueil ni à s’y épanouir comme citoyens à part entière. Certains sont contraints d’abandonner leur vocation artistique pour exercer d’autres métiers, tandis que d’autres rejoignent des réseaux sociaux ou des médias qui œuvrent à la construction culturelle de la société d’Afghanistan, afin de résister à la culture fermée et dogmatique imposée par les talibans.

Arman : Quel rôle voyez-vous pour les cinéastes issus de la diaspora de l’Afghanistan dans la préservation de la mémoire collective, la transmission de la voix du peuple et la documentation des réalités en Afghanistan ?

Mohsen Makhmalbaf : Le meilleur moyen d’action pour les artistes et cinéastes d’Afghanistans est d’être activement présents dans les médias et sur les réseaux sociaux, afin d’être la voix du peuple sans voix d’Afghanistan, de diffuser les nouvelles et les œuvres des artistes restés au pays, et d’empêcher ainsi les talibans de reprendre librement leur répression culturelle.

Arman : Selon vous, quelle responsabilité la communauté internationale et les institutions culturelles mondiales ont-elles dans le soutien au cinéma de l’Afghanistan, et comment cette responsabilité peut-elle se traduire concrètement ?

Mohsen Makhmalbaf : Si par communauté internationale vous entendez les sociétés démocratiques occidentales, mon expérience de vingt ans d’exil m’a montré que, en Occident, les politiciens pensent avant tout à leurs intérêts partisans, et ensuite aux intérêts de leur propre pays. L’être humain et ses problèmes dans d’autres sociétés ne sont pas pour eux une priorité. Je n’attends plus rien de leur part. Il faut avant tout compter sur soi-même.

Arman : L’exil peut-il être le point de départ d’une nouvelle vague du cinéma de l’Afghanistan au-delà des frontières ? Si oui, quels éléments sont nécessaires pour faire émerger cette vague ?

Mohsen Makhmalbaf : Cette vague doit émerger à travers les médias audiovisuels de l’Afghanistan situés à l’étranger, tels qu’Afghanistan International, la chaîne télévisée Amu, et d’autres médias similaires. Ils doivent proposer des programmes de diffusion de films pour rendre visibles les œuvres de l’Afghanistan, passées et actuelles, auprès du grand public, et ainsi créer un nouvel élan de motivation parmi les artistes. Dans le même temps, la diffusion de ces œuvres peut aussi contribuer à accroître la conscience collective. Mais, comme ces médias souffrent d’un manque de financement, si les artistes n’acceptent pas de collaborer avec eux ou s’ils exigent des rémunérations élevées, cette vague culturelle ne pourra jamais voir le jour.

Arman : Votre expérience vous a-t-elle montré que le cinéma peut jouer un rôle de résistance culturelle face aux idéologies répressives ? Si oui, par quels moyens ?

Mohsen Makhmalbaf : La censure, les arrestations et les sanctions contre les artistes, ainsi que les difficultés financières liées à la production d’œuvres artistiques, sont des réalités qu’on ne peut ignorer. Mais d’un autre côté, le talent et le courage des artistes de l’Afghanistan représentent notre espoir pour l’avenir. Chaque peuple finit, tôt ou tard, par produire sa propre voix et ses propres images. En Iran, nous avons su, dans le domaine de la résistance à la dictature et à la censure, sortir la tête haute.

Arman : En définitive, comment envisagez-vous l’avenir du cinéma de l’Afghanistan à l’ombre de l’exil, de la censure et de la migration ?

Mohsen Makhmalbaf : Il est difficile de faire des prévisions. Le contexte mondial et la montée continue des flux migratoires ne jouent pas en faveur des migrants, et cela complique aussi la tâche des artistes de l’Afghanistan. Mais l’Afghanistan est un espace civilisationnel, et ses migrants, à travers leurs œuvres, introduisent la civilisation de l’Afghanistan dans le dialogue avec d’autres civilisations.

Arman : L’Iran et l’Afghanistan partagent des liens profonds sur les plans linguistique, culturel et historique. Selon vous, quels horizons ces liens ouvrent-ils en matière de solidarité artistique et cinématographique ?

Mohsen Makhmalbaf : Jusqu’il y a environ deux cent soixante-dix ans, l’Iran et l’Afghanistan formaient un même territoire qui a été politiquement divisé. Mais culturellement, ces deux pays ne se sont jamais éloignés. Ils partagent dans leur histoire commune de grands poètes comme Rûmî, et plus de la moitié de la population de l’Afghanistan parle le persan. Mais surtout, les deux pays partagent à l’époque contemporaine les mêmes souffrances : des gouvernements dictatoriaux et fondamentalistes, des responsables politiques misogynes, et des régimes qui poursuivent la guerre et la répression.  Ainsi, au-delà des affinités linguistiques et culturelles, la douleur commune constitue un autre socle de coopération entre l’Iran et l’Afghanistan.

Arman : Quels sont les devoirs humanitaires et culturels des cinéastes et intellectuels iraniens face à la situation critique du peuple d’Afghanistan, en particulier des artistes en exil ?

Mohsen Makhmalbaf : Depuis deux décennies, le peuple iranien souffre des sanctions économiques internationales imposées en réaction aux politiques bellicistes du régime et à son soutien au terrorisme. Ces sanctions ont presque anéanti la classe moyenne iranienne et plongé la majorité de la population dans la pauvreté. Le gouvernement iranien, qui a toujours eu besoin d’un ennemi extérieur pour justifier sa survie, rejette ses propres échecs sur d’autres. Malheureusement, cette stratégie a favorisé l’émergence, dans une partie de la société, d’un ressentiment xénophobe envers les migrants afghans, conduisant à des comportements injustes à leur égard. Les migrants d’Afghanistan vendent leur maison et tout ce qu’ils possèdent pour fuir leur pays et sauver leur vie et celle de leurs enfants, cherchant refuge dans des pays voisins comme l’Iran ou le Pakistan. Mais les politiques internationales erronées, qui ont livré l’Afghanistan à ses ennemis intérieurs, ainsi que les politiques des pays voisins, ont conduit ces réfugiés à être renvoyés vers le danger. Dans ce contexte, le rôle des artistes iraniens est d’une importance cruciale. Ils peuvent, en soutenant les artistes et le peuple d’Afghanistan, s’opposer à cette injustice flagrante et faire entendre une voix de solidarité et de quête de justice.

Arman : Étant donné que le cinéma et l’art en Iran sont aussi confrontés à des restrictions, peut-on espérer une sorte de destin commun et une coopération créative entre les artistes iraniens et ceux d’Afghanistan ?

Mohsen Makhmalbaf : Comme l’a dit le grand poète iranien Ahmad Shamlou : « Je suis une douleur commune, crie-moi. » Moi et Javânmard Payez avons, à notre manière, porté ce cri de douleur commune dans le film *Dialogue avec les rivières*.

Arman : Quelles sont les opportunités de coproduction entre les artistes des deux pays, qui pourraient contribuer à renforcer les deux cinémas, tant au niveau régional que mondial ?

Mohsen Makhmalbaf : Aujourd’hui, faire un film ne nécessite plus autant de moyens qu’auparavant. Une idée en tête et une petite caméra à la main suffisent pour produire un film. Cette collaboration est donc tout à fait possible, à condition d’y trouver la motivation.

Arman : Dans la situation actuelle, où les deux peuples sont confrontés à des crises culturelles, politiques et sociales, le cinéma peut-il devenir un langage commun de résistance et d’espoir ?

Mohsen Makhmalbaf : Oui, tout à fait. De la même manière que Rûmî, Saadi, Hafez, Khayyâm et Ferdowsi ont façonné notre culture actuelle, les artistes d’aujourd’hui construiront notre avenir culturel. Il faut simplement faire preuve de patience, de motivation, d’espérance et semer les graines de la pensée libre face à l’ignorance et au fanatisme.

Arman : On vous remercie d’avoir accepté cet entretien.

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