L’histoire tumultueuse des militantes des droits des femmes en Iran et en Afghanistan : Entre quête d’autonomie et dépendance au pouvoir

Azadeh Kian, sociologue et professeure 

Le thème de ce colloque porte sur « La philosophie en temps de guerre ». Avant de présenter mon texte, je voudrais mettre en question la dichotomie guerre/paix qui nie le désordre de la vie sociale et politique, privatise et dépolitise l’insécurité de genre. Comme l’a précisé Jean Elstain, « la paix est une notion ontologiquement suspecte car inconcevable sans la guerre ». La question que l’on doit se poser est de savoir si les femmes sont en sécurité en temps de paix ? La réponse est négative. En France, qui n’est pas en guerre, chaque année en moyenne 107 femmes sont victimes de féminicide par leurs conjoints, ex-conjoints, amis, etc. Le nombre de féminicide en Iran s’élève à environ 284 en 2024. En ce qui concerne l’Afghanistan, les talibans ne produisent aucune statistique. Les femmes subissent aussi le viol et le harcèlement sexuel que l’on soit en guerre ou en paix. Il convient donc d’insister sur le continuum de la violence : l’articulation entre la violence à l’échelle familiale, nationale et internationale. Il va sans dire que les conflits et guerres intensifient la violence sexuelle et physique contre les femmes : les masculinités hégémoniques sont exacerbées, le viol devient une arme de guerre d’autant que les femmes sont qualifiées de dépositaires symboliques de l’identité du groupe national/ethnique/religieux.

Je tiens aussi à préciser ne pas être d’accord avec certaines militantes féministes qui comparent la situation des femmes en Iran et en Afghanistan d’aujourd’hui et emploient le même qualificatif d’apartheid de genre pour les deux pays. En Iran sous le régime islamique, certes des discriminations de genre existent dans la loi constitutionnelle, les codes civil et pénal ainsi qu’une ségrégation sexuelle imposée notamment à l’école primaire et secondaire publique. En revanche, la mixité entre les sexes persiste à l’université où la majorité des 4 million d’étudiants sont des étudiantes et où leur nombre dépasse celui des garçons dans de nombreuses spécialités dont la médecine, les sciences fondamentales ou sociales et humaines. Des femmes continuent à exercer des activités professionnelles : avocates, médecins, infirmières, professeures d’universités, cadres dans l’administration, enseignantes, ingénieures, architectes, etc. Il convient donc d’employer pour l’Iran les inégalités de genre au lieu d’apartheid de genre.

L’AFGHANISTAN 

L’histoire des 46 dernières années en Afghanistan est émaillée de conflits, de guerres et d’invasions des armées étrangères : d’abord l’invasion de l’armée rouge soviétique (1979), les conflits internes entre les Moudjahidines (1992-96), le premier pouvoir des talibans (1996 2001), ensuite l’invasion américaine (2001-21), puis le retour au pouvoir des talibans (2021-).

L’Afghanistan a acquis son indépendance en 1919. A instar des Mustafa Kemal Ataturk qui fonda la République de la Turquie (en 1923) et Reza Chah qui fonda la dynastie des Pahlavi en Iran (1925-79), Amanollah Khan, le roi d’Afghanistan (de 1919 à 1928) procéda à une série de réforme dans le statut des femmes alors que la structure de la société d’Afghansitan était largement tribale et les idées conservatrices dominantes. Encouragée par son épouse la reine Soraya, les femmes ont obtenu les droits politiques en 1919. Dans les années 1921-1924, la reine Soraya établit la première école pour filles et la première clinique pour femmes appelée Mastorat à Kaboul ; elle créa le premier magazine féminin, intitulé Ershad Al-Naswan. Suite à sa tournée en Iran et en Turquie en 1927-28, le roi a interdit le port du voile et rendu obligatoire le port des vêtements occidentaux au détriment des habits traditionnels, y compris pour les membres de la Loya Jirga (assemblée) au sein de laquelle figuraient douze femmes issues de la famille royale. En 1928, cette Loya Jirga a établi l’âge minimal légal au mariage pour les filles à 18 ans et a interdit la polygamie. Cependant ces réformes, très contestées par les religieux et les conservateurs furent abandonnées après la chute d’Amanollah. 

En revanche, sous le règne du roi Zahir Shah (1933-1973), le nombre d’écoles pour filles a augmenté et certaines femmes instruites ont obtenu des postes gouvernementaux et ont assuré leur présence dans divers domaines juridiques, artistiques, culturels et médiatiques, et ont pu devenir membres de la Loya Jirga.

En 1943, une vingtaine de femmes ont créé l’Union des femmes et l’Institut supérieur des femmes a été établi à des fins d’éducation féminine à Kaboul. La même année, le premier magazine féminin a été publié sous la direction de Nafisa Shayeq Mobarez. Entre 1965 et 71 le gouvernement a accordé une licence à plus de 31 journaux non gouvernementaux. En 1965, une première femme fut nommée au Ministère de la santé. La même année l’Organisation démocratique des femmes d’Afghanistan fut créée à Kaboul sous la direction de Anahita Ratebzad, une femme marxiste. Suite au coup d’Etat du premier ministre Dawood Khan qui devint président entre 1973-1978, aucun obstacle n’était dressé devant la participation des femmes à la société. Mina Kishwar Kamal (1956-1987), une activiste politique, écrivaine et poétesse fonda l’Association des femmes révolutionnaires d’Afghanistan (Rawa) à Kaboul en 1977. 

Elle fut d’obédience de gauche maoïste et milita tant contre le régime communiste que contre les groupes de moudjahidines. Elle fut assassinée à Quetta au Pakistan en 1984. Rappelons que suite à l’invasion de l’Armée rouge et l’occupation de l’Afghanistan, plusieurs millions de personnes d’Afghanistan ont quitté leur pays notamment pour trouver refuge au Pakistan et en Iran.

Sous le gouvernement communiste (1978-1992) de Noor Mohammad Taraki, l’égalité des droits entre les hommes et les femmes a été décrété. Au cours des années 1978 et 1979, l’alphabétisation des femmes fut rendue obligatoire sous la proposition de A. Ratebzad alors ministre des Affaires sociales. Néanmoins, ce projet s’est voué à l’échec car la population urbaine qualifiant les cours d’alphabétisation de propagande procommuniste les boycotta et en milieu rural, ce programme provoqua la colère des chefs religieux et les familles traditionnelles pour lesquels ces mesures corrompaient les femmes. De nombreux enseignants furent tués par des villageois.

Pendant les quatre années du gouvernement moudjahidin (1992-96), l’éducation et la participation des femmes n’ont pas été officiellement interdites. Toutefois, le port du voile fut obligatoire et leur présence dans la sphère publique fut faiblie. Les conflits armés entre les rivaux ont été au détriment des femmes de diverses ethnies tadjiks, uzbeks, hazara, pashtoun, etc. qui en ont subi les conséquences. En raison de l’insécurité et de la peur, les femmes et les jeunes filles étaient souvent confinées chez elles. La population en quête de stabilité et exacerbée par l’insécurité n’a pas résisté face au taliban qui furent parvenus au pouvoir en 1996. 

Au cours de la première période du régime des talibans (1996-2001), l’oppression des femmes fut à son paroxysme. Alors comme aujourd’hui l’éducation des femmes, leur travail et leurs activités en dehors de la famille étaient interdits. Seules les médecins et les sage-femmes pouvaient travailler à condition de porter le chadri (la burqa). Les mariages forcés et toutes les formes de violence à l’égard des femmes furent fortement amplifiés.  En revanche, et en dépit des risques encourus, les femmes ont organisé les réseaux de solidarité, se réunissaient clandestinement et organisaient des écoles secrètes afin de pallier à l’interdiction d’école pour filles. La solidarité entre elles était vitale pour leur survie et n’était pas monétarisée contrairement à la période poste 2001. 

Pendant la période dite de la République (2001-2021) et sous l’occupation américaine, 

(2001-2021) conformément à la constitution, 27 % des sièges du parlement ont été attribués à des femmes et plusieurs ont été nommées ministres, telles Sima Samar. Outre l’augmentation significative du nombre d’écoles privées et d’universités qui ont permis aux filles et aux femmes d’accéder à l’éducation, les médias et les organisations civiles ont organisé de nombreux débats sur les droits des femmes et les valeurs démocratiques. Le ministère de la Condition féminine et diverses organisations de défense des droits des femmes furent créés.  Au cours de cette période, le nombre de médias a augmenté de manière significative. En plus des stations de radio et de télévision, des centaines de titres de journaux et de magazines paraissaient et un des thèmes importants abordés était le statut des femmes. 

Cependant, les activités des organisations défendant les droits des femmes en Afghanistan furent souvent chapeautées par des organisations donatrices ou par le gouvernement. Pis, on était face à la monétarisation des activités des femmes, et à l’ONGisation des actions des militantes des droits des femmes. Cette ONGisation a largement dépolitisé les mouvements des droits des femmes, professionnalisé les militantes et hiérarchisé les rapports entre elles selon la proximité avec les bailleurs de fond, le niveau d’anglais, l’insertion dans les réseaux internationaux, etc. De plus, le travail par projet financé par les bailleurs de fonds a remplacé le militantisme féministe.

Les ONG ont fait l’objet d’une corruption financière importante et les donateurs ont été fortement impliqués dans cette corruption. On peut donc affirmer que les organisations civiles en Afghanistan n’ont pas été en mesure de jouer un rôle fondamental dans l’amélioration du statut des femmes dans la société.

Pendant 20 ans sous l’occupation américaine, et malgré des centaines de milliards de dollars d’aide internationale dont des ONG de femmes étaient aussi bénéficiaires, le taux de mortalité maternelle et infantile en Afghanistan étaient demeurés parmi les plus élevés au monde. Le taux de mortalité maternelle en Afghanistan selon les chiffres de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), s’élève à 638 femmes pour 100 000 naissances viables, contre 16 en Iran et huit en France. Dans les zones reculées, on arrive à 5000 décès pour 100 000 naissances. 

Selon UNESCO, le taux d’alphabétisation des filles âgées de 15 à 24 ans en 2020 était de 40%. Et celui des femmes âgées de 15 ans et plus était de 20%. Quant au taux de la mortalité infantile, il s’élevait à 55 par mille en 2020. A titre de comparaison, le taux d’alphabétisation des filles âgées de 15 à 24 ans en Iran était de 98% en 2020. Et celui des femmes âgées de 15 ans et plus était de 85%, et le taux de la mortalité infantile en Iran en 2020 était de 13 par mille.

Le bilan financier de vingt années d’occupation sous prétexte de state building et nation building est très élevé : 825 milliards de dollars de dépenses militaires, dont 85 milliards pour l’équipement et la formation de l’armée d’Afghanistan, 144 milliards de dollars consacrés à la reconstruction du pays et près de 300 milliards de dollars de provisions sur les pensions d’invalidité et les soins à apporter aux seuls blessés de guerre américains. Sur le plan humain, le bilan est également très lourd : 7 500 morts du côté de la Coalition (si l’on prend en compte les contractants privés) et près de 200 000 personnes d’Afghanistan tuées (civils, militaires et talibans confondus). Les subventions finançaient 75 % de totalité des dépenses publiques. Les recettes publiques s’élevaient à environ 2,5 milliards de dollars américains par an, tandis que les dépenses totales s’élèvent à environ 11 milliards de dollars américains par an. La question est de savoir qui parmi les peuples d’Afghanistan a profité de ces mains financières.

La situation des femmes s’est aggravée sous les talibans dont la priorité est la disparition des femmes de l’espace public et la suppression systématique de leurs droits les plus élémentaires comme le droit à l’éducation et au travail. Même la formation des sages femmes est interdite. Des femmes formées et intégrées dans des réseaux internationaux ont quitté le pays, celles qui sont restées sont contraintes au silence. La violence du pouvoir contre les femmes s’est fortement intensifiée. Pourtant lorsque certaines militantes des droits des femmes osent manifester dans la rue pour demander leurs droits elles se trouvent souvent seules, sans soutien des hommes. Selon le rapport de l’Organisation internationale pour les migrations, depuis 2020, près de 8 millions de personnes ont quitté d’Afghanistan vers les pays voisins, l’Europe et les États-Unis.

L’IRAN

L’Iran a échappé à la colonisation mais a été occupé au Nord par les russes et au Sud par les britanniques pendant les Premières et Second Guerre mondiales.  Dans ce pays, les femmes ont tenté d’acquérir leurs droits civils, civiques et politique en participant aux mouvements sociaux. Pendant la Révolution constitutionnelle (1905-11), qui avait pour revendication la restriction du pouvoir du souverain absolutiste et celui des colonialistes britanniques et russes ayant fait de l’Iran leur sphère d’influence, des femmes constitutionnalistes ont fondé des associations de femmes (anjoman ha-ye nesvan) pour débattre de leurs droits sociaux et politiques. Elles ont manifesté dans la rue pour soutenir la Révolution contre l’absolutisme et les puissances coloniales et certaines ont même pris des armes. Plusieurs dizaines furent tuées. Elles ont aussi fondé les premières écoles pour filles : Touba Roshdiyeh était la première femme ayant fondé une école en 1903 à Tabriz, d’autres ont suivi cet exemple.

Elles fondèrent aussi des journaux de femmes et associations pour débattre et défendre les droits des femmes. Danesh (Savoir) fut publié en 1910 par Dr. Kahal, une ophtalmologue en exercice et en 1914, Shekoufeh (Bourgeon) a commencé à paraître par madame Mozayen ol-Saltaneh, une spécialiste en éducation qui a établi trois écoles primaires et une école professionnelle pour filles. Des militantes ont fondé aussi des associations de femmes et continué à publier des magazines féminins parmi lesquels Zaban-e zanan (La Langue des femmes) en 1919, ‘Alam-e nesvan (L’Univers des femmes) en 1920, Jahan-e Zanan (Le Monde des femmes) ou Nameh-ye banavan (La Lettre des femmes) en 1921, et Peyk-e Sa’adat-e nesvan (Le Messager du bonheur des femmes) en 1928.

En février 1921, un coup d’État fut organisé contre la dynastie décadente des Qadjars. Soutenu par des classes moyennes modernes et des nationalistes, il prépara, en réalité, le terrain pour la fondation de la dynastie des Pahlavi, par Reza Shah, en 1925. L’avènement de Reza Shah (1925-1941) et l’émergence d’un État fort, centralisé et omniprésent, ont étatisé le discours féminin. Sous son règne, les associations féminines et féministes d’obédience socialiste, communiste ou nationaliste ont été interdites et leurs fondatrices emprisonnées.  

La scolarisation des filles en milieu urbain fut accélérée et, en 1941, leur proportion atteignit 28 % du total des élèves dans le primaire et le secondaire ; la fondation en 1936 de l’Université de Téhéran (la première en Iran) permit l’accès des femmes à l’éducation supérieure et à certains emplois, notamment dans l’enseignement et l’administration. Mais les femmes n’obtinrent pas les droits politiques et le Code civil fut largement fondé sur les lois islamiques, tandis que le port du voile fut interdit en 1936. En dépit des changements statutaires, la femme mère est restée privilégiée par rapport à la femme citoyenne. Cette stratégie a tenté d’éviter l’émergence de la citoyenneté par le bas. Pour les dirigeants, il ne s’agissait pas de mettre en question les inégalités entre les sexes, mais de faciliter l’accès réglementé des femmes instruites et « modernes » à la sphère publique.

Suite à l’abdication de Reza Chah sous la pression des Alliées pendant la Second guerre mondiale, un espace de liberté apparut. De nombreux magazines féminin et féministes étaient publiés. Safiyeh Firouz a fondé le Parti des femmes d’Iran en 1942 et Fatemeh Sayyah assumait le poste du secrétaire de ce parti et éditrice de son magazine les Femmes d’Iran (Zanan Iran). Sayyah critiquait les protagonistes du suffrage universel et rejetait l’idée selon laquelle le devoir principal des femmes était envers sa famille. Elle déclarait que « là où il n’y a pas de droits, il n’y a pas de devoirs ». En 1944, lorsque la question des réformes politiques était débattue au parlement, le Parti des femmes d’Iran a demandé le droits politiques et l’égalité des droits pour les femmes. En 1949, Mohammad Mossadegh, alors député et futur premier ministre, a proposé une motion en faveur des droits politiques des femmes et les organisations féminines et féministes ont fait du lobbying auprès des députés. Cependant la motion était rejetée par des religieux et certains laïcs membres du Front national pourtant fondé en 1949 par Mossadegh. Les religieux demandaient au gouvernement d’empêcher les femmes d’obtenir le droit de vote afin qu’elles restent à la maison pour s’occuper de enfants, leur principale responsabilité. Les Iraniennes ont dû attendre jusqu’en 1963 pour obtenir leurs droits politiques.

En 1951, de nombreuses Iraniennes en milieu urbain, qu’elles soient ouvrières, employées, cadre dans l’administration ou femmes au foyer, ont pris activement part au mouvement social pour la nationalisation du pétrole lancé par Mohammad Mossadegh le Premier ministre démocratiquement élu. Elles ont continué à revendiquer les droits politiques et la réforme du code civil calqué sur les lois islamiques. Mossadegh fut renversé lors du coup d’État d’août 1953, le premier organisé dans le monde par la CIA. Le parti Toudeh et le Front national furent interdits et leurs militants emprisonnés et des centaines d’entre eux, notamment issus du Parti Toudeh furent exécutés. Les militantes ont été contraintes au silence et à la clandestinité.

C’est à partir de 1963 avec l’octroi des droits politiques aux femmes par le Mohammad Reza Chah (1941-79) et la promulgation de la Loi de la protection de la famille en 1967 que cette moitié de la population a vu ses droits élargir tant dans la sphère privée que publique. La répudiation fut abolie et le divorce devint judiciaire, la polygamie fut réglementée, les femmes obtinrent le droit au divorce et à la garde des enfants après le divorce. L’accès des femmes aux fonctions jusqu’alors réservées aux hommes fut facilité, en particulier dans la magistrature et les forces armées et la police. Entre 1973 et 1975, à l’occasion de la décennie des femmes organisée par les Nations Unis, la loi de Protection de la famille fut améliorée pour élever l’âge minimum de mariage pour les filles de 15 à 18 ans. 

Mais l’Etat modernisateur-autoritaire exerçait son contrôle sur le discours féminin à travers la fémocratie ou le féminisme d’Etat. Alors qu’aucune organisation indépendante de femmes n’était autorisée, la princesse Ashraf, la sœur jumelle du Chah a fondé et dirigé l’Organisation des femmes d’Iran en 1966. Les objectifs et les activités des femmes étaient ainsi assujettis aux directives venues du haut. 

En 1978, le régime de Mohammad Reza Shah dut faire face au soulèvement de la population. Les femmes urbaines qui partageaient le mécontentement général mais étaient dépourvues de revendications spécifiques aux femmes participèrent massivement à la révolution de 1978-1979.

Au lendemain de la victoire de la révolution, d’importantes régressions furent imposées aux droits des femmes et au droit familial au nom de la religion et qui ont institutionnalisé les inégalités de genre. Les premières attaques frontales menées contre des femmes contestataires furent lancées à l’occasion de la grande manifestation du 8 mars 1979 qui dénonçaient les régressions des libertés des femmes, parmi lesquelles l’obligation du port du voile. Ce dernier, partie intégrante de l’idéologie politique du régime islamique, fut érigé par le pouvoir en symbole de l’islam politique, de la pureté du sang des martyrs et de l’honneur des hommes. Les femmes actives qui refusaient de se soumettre au diktat des islamistes furent licenciées, mises en préretraite ou contraintes à l’exil, tandis que des milliers d’autres furent emprisonnées et exécutées pour avoir milité contre le régime. L’image de la femme musulmane dans le discours dominant porté par les médias demeurait uniquement celle d’une mère et épouse. Ce recul des droits des femmes a amené certaines militantes musulmanes à s’engager aux côtés des féministes laïques afin de dénoncer ces inégalités de genre. 

Après la fin de la guerre Iran-Irak (1980-88), des militantes des droits des femmes et féministes sont devenues très actives dans différents domaines, dont celui du journalisme, et ont redoublé d’efforts afin de faire entendre leurs revendications. Certains magazines féminins publiés dans les années 1990 et 2000 par des militantes musulmanes des droits des femmes, comme Zanân, Farzâneh ou Zan, ont joué un rôle crucial dans l’établissement d’un dialogue entre les militantes islamiques et les militantes laïques. Ces magazines servaient de tribunes pour critiquer la citoyenneté de second zone imposée aux femmes par la loi constitutionnelle, les Codes civil et pénal, ou la législation du travail. En 1997, les féministes laïques ont obtenu l’autorisation de publier leur magazine qu’elles ont appelé « Le deuxième sexe ». Nouchine Ahmadi Khorasani et Parvin Ardalan éditrices de ce magazine ont aussi co-fondé un centre culturel et plus tard la Campagne d’un million signataires contre les lois discriminatoires. Malgré leurs divergences politiques et idéologiques, une solidarité de genre et de classe fut construite entre ces militantes qui appartenaient en grande majorité aux classes moyennes urbaines persanes et chiites. Leur stratégie consistait à marchander avec le patriarcat tout en remettant en question les inégalités de genre. Dans les années 2000, plusieurs campagnes furent créées pour défendre des droits des femmes dont la campagne d’Un million de signataires contre les lois discriminatoires, la campagne contre la violence faire aux femmes ou encore la campagne des foulards blancs contre la ségrégation sexuelle et pour accéder aux stades de foot.

Paradoxalement, et malgré des limitations imposées aux activités des femmes, c’est dans l’Iran postrévolutionnaire que l’on assiste à une prolifération de l’écriture, de films et d’œuvres artistiques produits par des femmes. Les romancières et autrices voient dans l’écriture une source de pouvoir, les cinéastes dévoilent et dénoncent les inégalités sociales entre les hommes et les femmes et la violence faite aux femmes. Les artistes peintre et des musiciennes se sont imposées dans le monde de création. 

En dépit de la répression des activités des militantes des droits des femmes, les actions contestataires rejetant les valeurs et normes islamistes n’ont cessé de continuer et de se réinventer. Ainsi, le 27 décembre 2017, en marge des révoltes sociales qui ont secoué le pays, Vida Movahed une jeune femme s’est dévoilée en public dans une avenue très fréquentée au centre de la capital appelée avenue Enghelab, pour protester contre le port obligatoire du voile. Cet acte de désobéissance civile a été répété par au moins trente-sept autres jeunes femmes, qui ont toutes été arrêtées et dont beaucoup ont été condamnées à des peines de prison. Le dévoilement dans l’espace public fut sans aucun doute une transgression, mais il fut aussi une mise en scène destinée aux réseaux sociaux qui relayèrent ces actes courageux. Précisons que la majorité de ces jeunes femmes était dépourvue de passée militante.

Le mouvement #Metoo (en persan man ham) est une autre transgression des tabous qui a fait son apparition en Iran en 2020 et a conduit à la libération certes limitée des voix contre le harcèlement sexuel. Les réseaux sociaux, notamment les sites féministes, X et Instagram constituent des lieux privilégiés où s’expriment et témoignent celles qui subissent la violence sexuelle et le harcèlement dans ce pays. Plusieurs célébrités ont été dénoncés et accusés de harcèlement ; l’un d’eux fut même un temps emprisonné. Cependant, le code pénal iranien (calqué sur les lois islamiques) ne contient pas de définition légale du viol et du harcèlement sexuel. Ces crimes sont souvent confondus avec l’adultère et si la personne violée ne parvient pas à prouver le caractère forcé du viol (adultère forcée), elle sera punie au même titre que l’homme qui l’a perpétré.

A l’image des mouvements féministes iraniens depuis le début du vingtième siècle, #MeToo est pour l’heure largement limité aux voix des femmes hétérosexuelles des classes moyennes urbaines. Les femmes subalternes et des féministes lesbiennes sont marginalisées et leurs voix étouffées. En dépit de ces limites, ce mouvement en brisant le tabou du viol, du harcèlement et de la violence faite aux femmes, a eu des conséquences non négligeables sur l’espace public et privé. Il a encouragé les femmes à ne plus rester silencieuses et à raconter leur histoire de manière anonyme sur les réseaux sociaux et les sites féministes.

Mouvement Femmes, vie, liberté

Le refus de certaines femmes, notamment jeunes, de porter le voile obligatoire et leur résistance aux injonctions de la police de mœurs faisaient partie des scènes quotidiennes dans les grandes villes.  Elles étaient mal menées et frappées en pleine rue avant d’être embarquées dans les tristement célèbres vans pour être conduites au poste de police spécialisée. Zhina Mahsa Amini, une jeune femme kurde iranienne fut l’une d’elles. Arrêtée par la police des mœurs pour avoir « mal-porté » le voile islamique obligatoire, elle est décédée d’une hémorragie cérébrale du fait des coups portés à sa tête par la police. Sa mort le 16 septembre 2022 a déclenché un mouvement national de contestation plaçant pour la première fois, les femmes au-devant de la scène contestataire. Le Mouvement femme, vie, liberté dont le nom est emprunté aux mouvements féministes kurdes en Turquie dépasse les revendications propres aux droits des femmes et ne se résume plus seulement aux femmes issues des classes moyennes éduquées des grandes villes. A l’assassinat de Zhina Amini s’est rajouté le viol d’une jeune fille baloutche âgée de 14 ans à Chahbahar au sud de Baloutchistan par le commandant des forces de police de la ville déclenchant une colère sans précédent contre le régime qui couvait depuis plusieurs décennies. Ce mouvement a également illustré l’imbrication des rapports sociaux de genre, de religion, d’ethnicité, de classe sociale dans un pays multiethnique et multireligieux qu’est l’Iran. 

En effet, dans le mouvement « Femme, Vie, Liberté » les femmes issues des catégories marginalisées appartenant aux groupes subalternes, minorités ethniques et religieuses, qui étaient exclues, ont émergé ou gagné, grâce à leurs luttes, les moyens de parler en leur propre nom et de menacer ainsi les discours et les actions dominants.

En signe de rejet du régime islamique, de nombreuses femmes ont retiré leur voile obligatoire, symbole idéologique du régime, revendiquant la liberté, la laïcité, la démocratie et la justice sociale. Elles ont initié un mouvement de protestation contre l’islam politique qui s’est étendu à l’ensemble du pays et a gagné l’opinion publique. Un nombre croissant de jeunes femmes tentent de prendre le contrôle de leur destin, y compris de leur corps et leur sexualité. Certaines transgressent les normes islamiques et, par le biais d’actes performatifs, refusent de dissimuler leurs corps désormais indociles. Pour paraphraser Michel Foucault, ces femmes tentent ainsi d’échapper au pouvoir disciplinaire d’un régime de surveillance. Malgré la répression et la morosité économique, elles chantent, dansent et proclament l’urgence de la liberté. Comme l’a précisé Gilles Deleuze, Le pouvoir exige des corps tristes. Le pouvoir a besoin de tristesse parce qu’il peut la dominer ; la joie, par conséquent, est résistance…

Le régime islamique, ainsi que ses lois et institutions discriminatoires (code civil, code pénal, loi constitutionnelle) et ses valeurs sont rejetées car elles sont incompatibles avec les nouveaux comportements et revendications démographique, culturel, social ou politique des femmes, en particulier de la jeune génération (GZ). Les transformations structurelles (urbanisation, modernisation, expansion de l’éducation, etc.) qui ont eu lieu, surtout depuis les années 1970, ont conduit à un meilleur accès à l’enseignement supérieur (la majorité des quatre millions d’étudiants sont des étudiantes), et à la professionnalisation d’un certain nombre de femmes, retardé l’âge au mariage des filles (26 ans), baissé considérablement le taux de fécondité (1.4 enfants par femme). L’un des résultats de ces changements est la remise en question du système patriarcal aussi bien à l’échelle familiale que politique. En effet, le mouvement Femme, vie, Liberté est tant culturel que social et politique. La majorité de la société iranienne est urbaine (près de 80%), moderne, instruite, ouverte sur le monde mais souffre de la pauvreté (près de la moitié de la population vit sous le seuil de pauvreté), du chômage (50% des jeunes diplômés se trouvent au chômage), et de la corruption d’un pouvoir idéologique qui s’est emparé des revenus pétroliers et gaziers. La majorité écrasante de la population (entre 80 et 92%) se déclare mécontente du régime (selon les sondages du ministère de l’intérieur) et rejette également l’islam politique et ses préceptes imposés et exige la séparation entre la religion et l’État. 

Une conscientisation issue de pratiques contestataires se fait jour : aux yeux des actrices et acteurs du mouvement « Femme, Vie, Liberté », la démocratie et la liberté sont étroitement liées à l’égalité de genre, d’ethnicité, de religion, de sexualité et de classe. Et les luttes multiformes des femmes tant d’Iran que d’Afghanistan continuent…

 

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