Makarim Dariosh en entretien avec André Comte-Sponville, philosophe et écrivain contemporain
André Comte-Sponville, philosophe français né en 1952 à Paris, est l’une des grandes figures de la pensée contemporaine. Sa réflexion s’inscrit dans la tradition humaniste, matérialiste et rationaliste, mais elle ne se limite pas à l’université ni aux bibliothèques. Il croit que la philosophie doit habiter la vie quotidienne et répondre aux questions et aux préoccupations de chaque être humain. Pour Comte-Sponville, la philosophie n’est pas seulement une activité théorique ou abstraite ; c’est un exercice vivant qui nous aide à mieux comprendre le monde, à penser avec plus de clarté, et à vivre avec davantage de liberté et de sérénité. Ses écrits et ses paroles se distinguent par leur simplicité, leur clarté et leur précision : un style inspiré de Montaigne, de Descartes et de Pascal, mais qui ouvre en même temps un chemin nouveau et contemporain. Il s’attache à des thèmes universels qui concernent tout être humain : le bonheur et la souffrance, la liberté, l’amour, l’éthique et la spiritualité, qu’elle soit religieuse ou laïque. Comte-Sponville affirme que la philosophie est moins un savoir supplémentaire qu’une invitation à réfléchir sur ce que nous savons et sur ce que nous ignorons. Elle nous pousse à éprouver notre propre existence, à prendre conscience de nos limites et de notre finitude, à trouver un équilibre entre nos désirs et nos responsabilités, et à vivre dans un monde complexe avec sagesse et humanité. Il insiste aussi sur la responsabilité, individuelle et collective. Pour lui, penser, écrire et philosopher sont des moyens de garder l’esprit libre et de nourrir une vie réfléchie, même face aux injustices et aux crises de notre temps. Son influence dépasse la France : ses idées ont marqué l’Europe et le monde, offrant à ses lecteurs et auditeurs des outils pour penser la condition humaine, développer la raison et construire une éthique pratique et vivante.
Dariosh : Monsieur André Comte-Sponville, vous avez consacré votre vie à philosopher et à rendre la philosophie accessible à tout le monde. Pouvez-vous nous raconter comment vous êtes tombé dans le monde de la philosophie, pourquoi et à quel moment ? Quels philosophes vous ont marqué au début de votre parcours et lesquels continuent à vous inspirer aujourd’hui ?
André Comte-Sponville : Enfant, je voulais être écrivain. Et comme à cet âge on ne lit guère que des romans, je me rêvais romancier. Mais quand j’ai découvert la philosophie, vers l’âge de 17 ou 18 ans, j’ai trouvé que c’était bien plus intéressant que la fiction. À quoi bon inventer des histoires, quand le réel, tel qu’il est, est déjà si passionnant, si étonnant, si vaste, si compliqué, si mystérieux ? J’ajoute que j’étais peu doué pour la vie ou le bonheur, alors que je me découvrais, en terminale, assez doué pour la philosophie ! C’est la seule matière dans laquelle j’avais toujours la meilleure note de la classe, souvent avec plusieurs points d’avance sur le second… Il m’a paru judicieux de mettre ma puissance de pensée au service de ma faiblesse de vivre. C’est la philosophie même : penser mieux, pour vivre mieux. Je dis souvent que philosopher, c’est penser sa vie et vivre sa pensée. Mais on en a d’autant plus besoin que la vie paraît plus difficile, spécialement quand c’est pour des raisons qui touchent moins aux conditions extérieures qu’aux états d’âme. Les miens étaient volontiers anxieux ou mélancoliques : j’avais besoin de penser beaucoup, pour qu’un peu de joie et de sérénité redevienne au moins possible ! Quant aux premiers livres de philosophie que j’ai lus, même avant la terminale, ce furent les Pensées de Blaise Pascal, Crainte et tremblement de Kierkegaard (les deux m’avaient été conseillés par l’aumônier catholique de mon lycée, le père Bernard Feillet, qui restera un ami très cher) et Le Mythe de Sisyphe, d’Albert Camus. Trois penseurs tragiques, et c’est pourquoi sans doute ils me plurent et me marquèrent tant. Plus tard, en terminale, guidé par mon professeur, Pierre Hervé, je lus presque en entier la Phénoménologie de la perception, de Maurice Merleau-Ponty, et L’être et le néant, de Jean-Paul Sartre. Cela m’impressionnait fort, sans me convaincre tout à fait. Cela manquait de tragique et de réel ! Il faut dire qu’entre-temps, il y avait eu Mai 1968, que j’avais vécu avec enthousiasme (j’avais 16 ans, j’étais lycéen à Paris, en classe de seconde) et qui me plongea dans une passion politique dont les jeunes d’aujourd’hui, me semble-t-il, ne peuvent guère avoir l’idée. Beaucoup de sincérité, de générosité, et de niaiserie. Comme toute passion est monomaniaque, cela mit ma piété d’adolescent à distance : Dieu cessa d’abord de m’intéresser, puis je cessai d’y croire. Marx, en revanche, me passionnait, surtout dans la vision très rigoureuse, voire rigoriste, qu’en donnait Louis Althusser. Le jeune chrétien que j’étais à 15 ans devint ainsi, quelques années plus tard, un militant communiste et un philosophe matérialiste. Pour ce qui est du communisme, cela ne dura qu’une dizaine d’années : je quitterai le Parti communiste en 1980, après plusieurs années d’opposition interne, constatant qu’il rompait avec l’union de la gauche et ne parvenait pas à rompre avec l’Union soviétique. Mais philosophiquement, je restais matérialiste et je le suis toujours. Qu’est-ce que cela veut dire ? Que je suis convaincu, comme Démocrite, Épicure, La Mettrie ou Marx que tout ce qui existe est matériel, autrement dit qu’il n’existe rien d’immatériel ou d’exclusivement spirituel : ni idées séparées, comme chez Platon, ni Dieu immatériel, comme chez Aristote ou dans les différents monothéismes. Le matérialisme, de ce point de vue, ce n’est guère que l’athéisme poussé jusqu’au bout. Mais cela a de fortes conséquences existentielles. Être matérialiste, de nos jours, c’est surtout être convaincu que ce qui pense en moi ce n’est pas une âme ou un esprit immatériels, mais un cerveau, qui est aussi matériel que n’importe quel organe, et dont la mort sera par conséquent mon anéantissement définitif. Cela signifie qu’il y a, pour les athées et les matérialistes, quelque chose de désespérant dans la condition humaine. Tout mon travail philosophique tend à montrer que ce désespoir, loin de nous vouer au malheur, ouvre, pour qui l’accepte, l’espace d’un certain bonheur, fût-il tragique, et d’une certaine sagesse, fût-elle imparfaite. C’est ce que j’ai appelé le « gai désespoir », un peu au sens où Nietzsche parlait d’un gai savoir, mais en m’appuyant davantage sur Épicure et Spinoza, qui m’ont bouleversé (ça me paraissait tellement plus fort et plus vrai que la phénoménologie), tout en retrouvant Blaise Pascal, avec qui je n’ai cessé de me battre, et en découvrant Montaigne, qui m’aida à lire les autres plus lucidement, donc sans y croire tout à fait.
Dariosh : Vos ouvrages sont connus pour leur clarté et leur accessibilité. Tout comme Karl Popper ou Bertrand Russell, vous semblez privilégier une écriture simple, claire pour tout le monde, en particulier pour les étudiants et les jeunes. Pour un étudiant non francophone comme moi, vos textes sont très lisibles. Pourquoi avez-vous choisi ce style d’écriture et comment pensez-vous que la clarté peut servir la philosophie ?
André Comte-Sponville : J’ai pris modèle sur les auteurs que j’aimais : Épicure, Épictète, Montaigne, Descartes, Spinoza, Pascal, Diderot, Marx, Althusser, Lévi-Strauss, Marcel Conche, Clément Rosset (ces quatre-là, d’ailleurs, m’honoreront de leur amitié) … Le plus beau livre de philosophie de tous les temps, pour mon goût, c’est les Méditations métaphysiques de Descartes. Quelle beauté ! Quelle puissance ! Quelle clarté ! Quelle rigueur ! Quelle profondeur ! Cela ne m’empêche pas d’admirer aussi la Critique de la raison pure de Kant (qui est à mes yeux le plus grand des philosophes modernes, comme Aristote est le plus grand des Anciens) ou la grande Logique de Hegel. Mais je m’y ennuie vite, et n’y crois guère. Vouloir faire entrer la philosophie « dans la voie sûre d’une science », comme le voulait Kant, c’est se tromper sur la philosophie et sur les sciences. Croire au savoir absolu, comme Hegel, c’est se mentir sur le savoir et se tromper sur l’absolu. Bref, je me suis inscrit résolument dans ce que j’appelle la tradition française en philosophie, celle de Montaigne, Descartes, Pascal, Voltaire, Montesquieu, Vauvenargues, Diderot, Rousseau (quoiqu’il se voulût « citoyen de Genève »), Bergson, Alain, Camus, et même Sartre, si cartésien quand il ne singe pas Heidegger. Comment caractériser cette tradition ? D’abord par la clarté, en effet (ce que Nietzsche appelait « la belle clarté française »), mais aussi par la beauté. La plupart de nos grands philosophes sont aussi d’immenses écrivains, ce qui n’est vrai ni en Allemagne (à l’exception de Nietzsche, qui préférait les penseur français) ni en Angleterre. C’est lié à une certaine humilité spéculative. Les penseurs français prétendent rarement écrire du point de vue de Dieu ou de l’absolu. Ils se contentent d’énoncer, le plus clairement possible, leur point de vue à eux, qui reste évidemment subjectif. Les Méditations métaphysiques de Descartes, c’est une autobiographie intellectuelle. Et quoi de plus personnel que les Essais de Montaigne ou les Pensées de Pascal ? Philosopher à la française, c’est philosopher à la première personne. Et comme « le style c’est l’homme » (la formule est de Buffon), ces penseurs se donnent un style personnel, par quoi ils sont tout autant écrivains que philosophes. Encore une fois, cela ne m’empêche pas d’admirer tout autant Leibniz, Kant ou Hegel (les plus grands philosophes de la tradition germanique), Hobbes, Locke et Hume (les plus grands de la tradition anglo-saxonne). Mais l’admiration que je leur porte ne m’empêche pas de préférer Montaigne, Descartes ou Pascal, et de prendre modèle sur ceux-ci plutôt que sur leurs homologues d’outre-Rhin ou d’outre-Manche.
Dariosh : Il existe plus de cent définitions de la philosophie selon les époques et les penseurs : Platon la voyait comme l’amour de la sagesse, Aristote comme la connaissance des causes premières, Spinoza comme la compréhension rationnelle de la nature et de l’homme, Nietzsche comme la critique des valeurs et la création de nouvelles valeurs, Deleuze comme la production de concepts. Quelle serait votre définition personnelle de la philosophie ?
André Comte-Sponville : Permettez-moi de vous renvoyer à mon Dictionnaire philosophique (PUF, 2021) ou aux premières pages de mon « Que-sais-je ? » (La philosophie, PUF, collection « Que sais-je ? », 2005). Qu’est-ce que la philosophie ? C’est une pratique théorique (discursive, raisonnable, conceptuelle) mais non scientifique, qui a le tout pour objet, la raison pour moyen, et la sagesse pour but. J’en conclus qu’une philosophie digne de ce nom ne se soumet qu’à la raison et à l’expérience (à l’exclusion de toute révélation d’origine transcendante ou surnaturelle) et vise moins à connaître qu’à penser ou questionner, moins à augmenter notre savoir qu’à réfléchir sur ce que nous savons ou ignorons (la philosophie n’est pas un savoir de plus, c’est une réflexion sur les savoirs disponibles ou impossibles). Dans quel but ? Vivre un peu mieux, donc d’abord plus lucidement, plus librement, enfin (si c’est possible sans renoncer à la lucidité) plus heureusement. Ajoutons pourtant que le bonheur, s’il est l’un des buts traditionnels de la philosophie, ne saurait être sa norme. En tant que pratique intellectuelle, la philosophie ne doit se soumettre à qu’à ce qui paraît vrai (« la norme de l’idée vraie donnée », comme dit Spinoza, ou possible, comme je l’ajouterais avec Montaigne ou Popper). À nous d’en faire, si nous pouvons, un certain bonheur. Mais la vérité prime. Mieux vaut une vraie tristesse qu’une fausse joie !
Dariosh : J’ai lu de vous que « Le sujet le plus important pour le philosophe, c’est la vie, et la mort en fait partie mais ce n’est pas le sujet essentiel ». Personnellement, je réfléchis beaucoup à la mort, surtout depuis que j’ai quitté ma ville natale, Kaboul, et j’en suis arrivé à cette conclusion : dans la vie, « rien ne dure ». Cela m’amène aujourd’hui à penser davantage au mot « contentement » et à l’importance de vivre en paix avec ce que l’on a. Dans le cadre de leur système métaphysique, la mort n’occupe pas de place particulière chez Spinoza (Éthique), puisqu’elle s’inscrit dans l’ordre nécessaire de la nature, tandis que chez Heidegger (Être et Temps), la finitude et la mort sont toujours présentes et structurantes pour l’existence. Schopenhauer, quant à lui, considère la mort comme la libération de l’individu de la volonté et de la souffrance, mettant en lumière le caractère tragique et limité de la vie humaine. À la lecture de votre citation, vous semblez proche de la perspective spinoziste, mais il existe un pont philosophique avec la pensée de Heidegger, qui insiste sur la structuration de l’existence par la finitude. Dans ce contexte, pourquoi est-il important de réfléchir à la mort, et vous considérez-vous plutôt spinoziste, heideggérien ou schopenhauerien sur cette question ?
André Comte-Sponville : Eh oui, « dans la vie, rien ne dure » ! C’est ce qu’avaient vu Héraclite (Panta rhei : tout change, tout s’écoule) et Montaigne, ce que l’Asie ne cesse de nous le rappeler (c’est ce que les bouddhistes appellent l’impermanence) et que l’Occident a tant de mal à accepter ! Concernant Spinoza, vous avez raison : il n’accorde pas de place particulière à la mort, et même il fait mine de n’y penser jamais. C’est la fameuse proposition 67 du livre IV de l’Éthique : « L’homme libre ne pense à rien moins qu’à la mort, et sa sagesse est une méditation non de la mort, mais de la vie. » La seconde partie de la proposition me paraît tout à fait vraie, mais donne tort à la première. Comment méditer la vie sans prendre en compte sa finitude, donc la mort qui la clôt et l’anéantit ? Là-dessus Montaigne et Pascal sont autrement éclairants. Pas besoin d’être heideggérien pour penser la finitude : il suffit d’être lucide et mortel. Mais la plupart des humains préfèrent penser à autre chose. Montagne s’en étonnait : « Ils vont, ils viennent, ils trottent, ils dansent : de mort, nulles nouvelles. » Ils font semblant de ne pas mourir ! C’est vivre dans le mensonge et le déni. Donc oui, bien sûr, il faut penser à la mort. Mais en penser quoi ? Si la mort n’est rien, comme je le crois, il n’y a pas grand-chose à en penser, ni d’ailleurs à en craindre ! C’est ce qu’a vu Épicure : « La mort n’est rien, ni pour les vivants ni pour les morts » : elle n’est rien pour les vivants, puisqu’ils sont vivants, ni pour les morts, puisqu’ils ne sont plus. Et comme elle n’est rien, il n’y a rien à en craindre. J’en suis d’accord, quoique ce rien (le néant) soit aussi et presque inévitablement un objet d’angoisse, qu’il faut accepter le plus sereinement possible (oui accepter sereinement de n’être pas tout à fait serein !). Mais surtout, et quoi qu’en disent Épicure ou Spinoza, ce n’est pas une raison pour prétendre s’en affranchir. Car la mort n’est rien, certes, mais nous mourons, et ça, ce n’est pas rien ! Il faut donc penser à la mort, non pas pour y voir je ne sais quelle finalité (Montaigne là encore a raison : « la mort est le bout, non le but, de la vie »), encore moins pour s’en angoisser à plaisir ou en avoir peur, mais pour aimer d’autant mieux la vie qu’on la sait unique et limitée. C’est ce qu’André Gide, grand lecteur de Montaigne, à joliment exprimé, dans Les Nourritures terrestres : « Une pas assez constante pensée de la mort n’a donné pas assez de prix au plus petit instant de ta vie. » Oui, parce que si nous pensions plus souvent que nous allons mourir, nous vivrions mieux, plus intensément, parce que chaque instant nous paraîtrait d’autant plus précieux qu’il se détacherait sur ce que Gide appelle « le fond très obscur de la mort ». Donc c’est la vie qui importe, non la mort, là-dessus Épicure et Spinoza ont raison, et la vie, comme dit Montaigne, doit être « elle même à soi sa visée ». Le seul sens de la vie, c’est de vivre. Si vous n’aimez pas ça, n’en dégoûtez pas les autres ! Mais il se trouve que cette vie est vouée à la mort. La seule façon d’aimer la vie telle qu’elle est (c’est-à-dire mortelle), c’est d’accepter la mort, le plus sereinement possible. Là encore, Montaigne a les meilleures formulations : « Je veux qu’on agisse, et qu’on prolonge les offices de la vie autant qu’on peut, et que la mort me trouve plantant mes choux, mais nonchalant d’elle, et encore plus de mon jardin imparfait. » Cette nonchalance, qui me ravit, c’est le contraire à la fois du déni (ceux qui font semblant de ne pas mourir) et de l’angoisse (« l’être-pour-la-mort » de Heidegger). Montaigne sait bien qu’il va mourir et ne s’en offusque pas, puisque tout meurt. Mais c’est la vie qu’il aime (« pour moi, donc, j’aime la vie » : ce sont presque les derniers mots des Essais), et d’autant plus qu’il la sait éphémère.
Dariosh : Vous contredisez Rousseau lorsqu’il dit : « L’homme est né libre, et partout il est dans les fers », en affirmant que l’homme ne naît pas libre mais devient libre. Pourquoi pensez-vous cela ? Qu’est-ce que la liberté selon vous ? Pour ma part, je considère que nous sommes libres mais dans un monde déterminé par des conditions et des contraintes. Acceptez-vous cette vision ?
André Comte-Sponville : Être libre, c’est faire ce qu’on veut. Nous sommes donc évidemment libres, à chaque fois que nous faisons ce que nous voulons. Dans un monde « déterminé par des conditions et des contraintes » ? Oui, bien sûr, comme toujours, et cela ne nous empêche pas d’être libres. Par exemple, je suis soumis à la gravitation, que je le veuille ou pas. Masi cela ne m’empêche pas d’aller où je veux, et même cela me le permet (ce serait bien plus difficile si je vivais en apesanteur). Très bien. Mais pourquoi voulez-vous ce que vous voulez ? En gros : parce que vous êtes ce que vous êtes. Et quand avez-vous choisi d’être ce que vous êtes ? Jamais. Tous vos choix sont donc soumis à quelque chose (vous-même) que vous n’avez pas choisi, et spécialement au fonctionnement de votre cerveau, que vous pouvez d’autant moins choisir que tous vos choix le supposent et en dépendent. J’en conclus que la liberté ne saurait être absolue, qu’elle n’est pas « le pouvoir indéterminé de se déterminer soi-même », comme le voulait mon maitre et ami Marcel Conche, donc qu’elle n’est pas un libre arbitre. Qu’est-elle ? Le pouvoir déterminé de se déterminer soi-même (c’est ce que j’appelle la volonté), aussi incontestable, comme pouvoir (je veux ce que je veux) que nécessaire dans ses déterminations (je vous mets au défi de vouloir, au présent, autre chose que ce que vous voulez). On peut changer ? Bien sûr, et même on ne cesse de le faire ! Mais changer, ce n’est pas devenir quelqu’un d’autre, ni cesser d’être soi, puisqu’il faut au contraire rester le même individu pour pouvoir évoluer. En bref, et pour résumer, je crois évidemment à la liberté (le pouvoir déterminé de se déterminer soi-même), et pas du tout au libre arbitre (le pouvoir indéterminé de se déterminer soi- même). C’est où je me sépare radicalement de Rousseau, en effet, mais aussi et surtout de Sartre. « Si l’homme est libre, écrit ce dernier, c’est qu’il n’est d’abord rien. » Qui peut y croire ? Regardez ce nouveau-né, qui vient de sortir du ventre de sa mère : qui oserait dire qu’il n’est rien ? Je suis convaincu du contraire : il est très exactement ce qu’il est, par exemple 3,2 kilos de chair, d’os et de cervelle, avec des gènes déterminés (et partiellement déterminants), un sexe déterminé, dans une certain milieu social et culturel… Est-il libre ? Évidemment pas, ou guère. Il ignore tout du monde. Il ne sait ni ce qu’il est, ni ce qu’il veut, ni ce qu’il peut. Comment serait-il libre ? Il le deviendra plus ou moins, avec les années, en apprenant à vouloir, à connaître, à agir… C’est à quoi servent l’enfance et l’adolescence : à devenir libre, et on n’en a jamais fini, et on sera d’autant plus libre qu’on se servira davantage de sa raison, laquelle n’obéit qu’à elle-même.
Dariosh : Vous avez beaucoup écrit sur le bonheur et la sagesse. Dans un monde marqué par l’incertitude, les crises sociales et écologiques, ainsi que par la recherche constante de performance et de possession, trouver un véritable contentement semble devenir un défi quotidien. Pensez-vous que la philosophie est avant tout une pratique de vie, capable de nous aider à mieux vivre, à développer une forme de sérénité, et à nous rapprocher de la sagesse ? Comment, selon vous, peut-elle nous guider pour concilier nos désirs, nos obligations et notre aspiration à une vie épanouie dans un monde souvent contradictoire et instable ?
André Comte-Sponville : Le monde a toujours été marqué par l’incertitude, et le contentement a toujours été un défi ou une exception. Quant à la philosophie, non, elle n’est pas « avant tout » une pratique de vie : elle est d’abord un travail de pensée (une « pratique théorique », disait Althusser), nécessairement et légitimement abstraite et discursive (elle se fait « par des discours et des raisonnements », comme disait Épicure). Est-ce qu’elle tend au bonheur ? Oui, comme toute activité humaine. C’est ce qu’on vu Pascal, Schopenhauer et Freud : tout être humain veut être heureux, qu’il soit philosophe ou pas, et tous échouent, y compris les philosophes. C’est d’où je suis parti, et qui rejoint le désespoir que j’évoquais tout à l’heure. Ce qu’il y a de désespérant, dans la condition humaine, c’est bien sûr que nous allons tous mourir, mais aussi que nous cherchons tous le bonheur sans réussir à l’atteindre. Dont acte. Mais sommes-nous pour autant malheureux ? Pas tous ! Pas toujours ! Plus j’ai pensé ce désespoir-là, plus la vie m’a parue belle, intéressante, agréable (oui, malgré le tragique et la mort, ou même d’autant plus que j’y pensais davantage), et même, parfois, heureuse ! C’est une formule que j’ai trouvée dans le magnifique Journal de Jules Renard : « Je suis un homme heureux, car j’ai renoncé au bonheur. » Tout dépend bien sûr de ce qu’on entend par bonheur…
Dariosh : Comment le définiriez-vous ?
André Comte-Sponville : Bonne question, mais plus difficile qu’on ne pourrait le croire ! Car le bonheur, comme l’a dit Kant, « est un idéal, non de la raison, mais de l’imagination » : tout le monde en rêve, mais personne ne sait exactement ce qu’il est, ni encore moins comment l’atteindre. Essayons pourtant. Avant de dire ce qu’est le bonheur, disons d’abord ce qu’il n’est pas. Il n’est évidemment pas une joie constante, permanente, immuable : ça, c’est ce que j’appelle la félicité, qui n’est qu’un rêve. Il n’est pas non plus la satisfaction de tous nos désirs, chose évidemment impossible (puisque nos désirs sont ouverts à l’infini et que notre vie est vouée à la finitude). Ça, c’est ce que j’appelle la plénitude, autre rêve inaccessible, en tout cas dans la durée. Alors ? Si le bonheur n’est ni la félicité (une joie constante ou même durable) ni la plénitude (la satisfaction de tous nos désirs), qu’est-il ? Ma réponse va vous sembler à la fois triviale et décevante, mais je la crois en vérité très éclairante. Voici la définition que je propose : « Le bonheur, c’est le contraire du malheur ». Vous allez me dire que nous ne sommes guère avancés… Au contraire ! Nous le sommes considérablement ! Car le bonheur, personne, en toute rigueur, ne sait ce que c’est : il n’est pas exclu qu’il ne soit qu’un rêve ou qu’un « idéal de l’imagination ». Mais le malheur, nous sommes des millions à savoir ce que c’est, puisque nous l’avons vécu ! Ce n’est pas un idéal : c’est une expérience. Je vais donc pouvoir m’appuyer sur l’expérience vraie du malheur pour essayer de savoir ce qu’est son contraire supposé, le bonheur. Mon expérience du malheur m’amène à en proposer la définition suivante : j’appelle « malheur » tout laps de temps où toute joie paraît immédiatement et continûment impossible (elle ne pourrait survenir que si quelque chose d’essentiel changeait dans l’ordre du monde). Vous vous réveillez le matin : la joie n’est pas là, et vous savez de source sûre qu’elle ne sera pas là de la journée, ni les jours ou les semaines qui suivent. Pourquoi ? Parce que vous venez de perdre l’être que vous aimiez le plus au monde, ou parce que vous souffrez atrocement d’une maladie incurable… Toute joie vous est durablement impossible : vous êtes malheureux. Le bonheur, annonçais-je, c’est le contraire du malheur. J’appelle donc « bonheur » tout laps de temps où la joie paraît immédiatement et continûment possible. Non pas toujours réelle, ne rêvons pas (ce serait de la félicité, qui n’existe pas), mais immédiatement et continûment possible. Vous vous réveillez le matin : la joie est là ou elle n’y est pas (pour moi, elle y est rarement : j’ai des réveils plutôt difficiles), mais vous savez qu’elle peut venir, qu’elle viendra sans doute, dans la journée ou le lendemain, pour presque rien parfois (un sourire, un rayon de soleil, une chanson…), parfois pour presque tout (le monde, la vie), puis qu’elle repartira et reviendra… Ces longues périodes (qui peuvent durer des mois ou des années) où la joie vous paraît immédiatement et continûment possible, c’est ce que j’ appelle le bonheur. On m’objectera que ce n’est pas le sens du mot, tel qu’il apparaît dans nos dictionnaires (« état de complète satisfaction ,de plénitude », dit le Larousse). Soit. Mais si les dictionnaires suffisaient à la vérité, aurions-nous besoin de philosopher ? On m’objectera que Pascal, Kant et Freud, que j’admire, me donnent tort. Mais non, puisqu’ils ne parlent pas de la même chose ! Que plénitude et félicité soient impossibles, en tout cas dans la durée, je le leur accorde bien volontiers. Mais est-ce une raison pour récuser le langage ordinaire ? S’agissant du sens d’un mot, c’est l’usage qui prévaut. Or ces millions de gens qui se disent heureux (7 Français sur 10, selon un sondage récent), au nom de quoi les tenir tous pour des menteurs ou des imbéciles ? Prenons plutôt au sérieux ce qu’ils nous disent, et essayons de le comprendre. Pourquoi se jugent-ils heureux ? Parce qu’ils sont toujours joyeux ou pleinement satisfaits ? Évidemment pas ! Mais parce qu’ils ont le sentiment, à juste titre, de n’être pas malheureux. J’y vois une espèce de sagesse pratique, qui m’éclaire. Plutôt que d’être malheureux de n’être pas heureux, soyons heureux de n’être pas malheureux ! Ajoutons que ce bonheur ne culmine pas dans l’avoir, comme chacun sait, mais point non plus « dans l’être », contrairement à ce que serinent de prétendus gourous. Nous sommes si peu de chose, et pour si peu de temps ! Le bonheur n’atteint son maximum ni dans l’avoir ni dans l’être, mais dans le faire, si possible avec d’autres, donc dans l’action et la relation. C’est ce que j’appelle le bonheur en acte : la joie d’agir, avec d’autres (spécialement contre le malheur), et d’agir bien ! Quant à ceux qui prétendent que le bonheur n’existe pas, c’est qu’ils le confondent avec la plénitude ou la félicité (comme Pascal, Kant ou Freud), ou bien qu’ils n’ont jamais été vraiment malheureux, ne serait-ce qu’une fois dans leur vie. Tant mieux ou tant pis pour eux. Les autres, ceux qui ont traversé le malheur, savent bien, au moins par différence, que le bonheur existe aussi. Il y a longtemps qu’ils ont renoncé à être toujours joyeux ou pleinement satisfaits, et ils n’en sont que plus heureux. Quel bonheur de sentir, au quotidien, que la joie (parfois actuelle, parfois non) est immédiatement et continûment possible ! Et quelle joie, parfois, de s’en réjouir ! Ce bonheur n’est pas un absolu (on est plus ou moins heureux : la joie est plus ou moins intense, fréquente ou probable) ; c’est du relatif, mais qu’est-ce que c’est bon !
Dariosh : Vous êtes connu pour votre athéisme, mais vous parlez aussi de la dimension spirituelle de l’existence. Je me demande si vivre sans religion signifie forcément manquer de spiritualité. Peut-on être philosophe et profondément spirituel en même temps ? Et selon vous, cette spiritualité détachée de la religion pourrait-elle devenir un guide pour nos sociétés futures ? Est-ce qu’on peut nommer cette spiritualité une “spiritualité séculaire” ?
André Comte-Sponville : Qu’est-ce que la spiritualité ? C’est la vie de l’esprit (spiritus, en latin, d’où vient le français « spiritualité »). Eh bien, que je sache, les athées n’ont pas moins d’esprit que les autres. Pourquoi auraient-ils moins de spiritualité ? Qu’est-ce que l’esprit ? Le pouvoir de penser, d’imaginer, d’aimer, de contempler, de vouloir, de rire… Pas besoin de croire en Dieu pour en être capable ! Il suffit d’avoir un cerveau en état de marche. Soyons plus précis. La spiritualité, c’est la vie de l’esprit, mais spécialement dans son rapport à l’infini, à l’éternité, à l’absolu. Notre vie spirituelle, c’est notre rapport fini à l’infini, notre rapport temporel à l’éternité, notre rapport relatif (évidemment relatif !) à l’absolu. La spiritualité, qu’on la vive dans une religion ou dans l’athéisme, fait donc partie de la condition humaine. Il serait bien sot et bien triste d’y renoncer ! « Spiritualité séculaire » ou sécularisée ? Oui, si vous voulez. Quant à moi, je parlerais plus volontiers d’une spiritualité de l’immanence, donc d’une spiritualité sans Dieu ni transcendance. Je ne connais pas d’autre infini que la nature, pas d’autre éternité que le présent, pas d’autre inconditionné que l’ensemble des conditions, pas d’autre absolu que la totalité du relatif. J’ai résumé ça en une formule, que j’emprunte peu ou prou à Nagarjuna, un grand penseur et mystique bouddhiste du deuxième siècle après Jésus-Christ : « Tant que tu fais une différence entre le nirvana, et le samsara, tu es dans le samsara. » Tant que tu fais une différence entre l’éternité et le temps, tu es dans le temps. Tant que tu fais une différence entre l’absolu et le relatif, tu es dans le relatif. Tant que tu fais une différence entre le salut et la perte, tu es perdu. Bref, mon idée, pour le dire cette fois dans le vocabulaire chrétien, c’est que nous sommes déjà dans le Royaume : l’éternité, c’est maintenant !
Dariosh : Jiddu Krishnamurti (1895–1986), philosophe et penseur indien du XXᵉ siècle, affirme : « Je t’aime, je ne veux rien de toi », proposant une conception de l’amour comme pure attention et donc sans désir de possession. Cette idée me paraît radicale et profondément exigeante, car elle suppose que l’amour peut exister indépendamment du manque ou de la quête de satisfaction personnelle. En comparaison, Platon, dans le Banquet, voit l’amour comme désir (éros), un mouvement vers ce qui nous manque et vers la beauté, tandis que Spinoza considère dans l’Éthique que l’amour est avant tout la joie accompagnée de l’idée d’une cause extérieure, et Schopenhauer décrit l’amour comme une manifestation de la volonté de vivre, liée à la reproduction et à la souffrance humaine. Dans ce contexte, pensez-vous que la proposition de Krishnamurti ouvre réellement la voie à une conception authentique et désintéressée de l’amour, ou bien n’est-elle qu’un idéal presque impossible à atteindre dans l’expérience humaine, toujours marquée par le manque, le désir et la volonté ? Et, philosophiquement, doit-on comprendre l’amour véritable comme une libération du désir, ou au contraire comme une sublimation de ce désir ?
André Comte-Sponville : Tout dépend de quel amour on parle ! Platon et Schopenhauer ont raison sur éros, c’est-à-dire sur la passion amoureuse, toujours vouée au manque ou à la déception. Aristote et Spinoza ont raison sur philia, qui est la joie d’aimer : aimer ses amis ou son conjoint, ce n’est pas manquer d’eux, c’est jouir et se réjouir de leur existence, de leur présence, de leur amour. Et Krishnamurti a raison, comme Simone Weil, de penser un amour libéré de l’ego, ce que les chrétiens appellent agapè ou l’amour de charité : aimer non plus celui qui me manque (éros) ou qui me fait du bien (philia), mais celui qui est là, simplement, même quand il a une sale gueule, un sale caractère ou quand il sent mauvais. De mon point de vue, ce n’est qu’un idéal, qui ne brille que par son absence (au contraire de la compassion bouddhiste, qui est une expérience quotidienne). Mais il brille : il nous éclaire et il nous indique au moins une direction vers laquelle nous pouvons avancer. Mais là-dessus, je vous renvoie au dernier chapitre de mon Petit traité de grandes vertus et à mon livre Le sexe ni la mort…
Dariosh : Quelle différence faites-vous entre morale et éthique ? Ces notions sont souvent confondues et, dans un monde marqué par de multiples crises – guerres, injustices sociales, oppression des femmes et filles en Afghanistan sous le régime taliban, violences et inégalités engendrées par le capitalisme – philosopher sur ce qui est juste ou bien semble devenir de plus en plus complexe. Peut-on encore penser la morale ou l’éthique comme des guides universels de l’action humaine, ou devons-nous reconnaître qu’elles sont profondément dépendantes de contextes historiques, culturels et politiques ? Et dans ce cadre, comment la philosophie peut-elle nous aider à réfléchir à nos responsabilités individuelles et collectives face à ces problèmes ?
André Comte-Sponville : Chacun est maître de ses définitions. Quant à moi, j’appelle « morale » l’ensemble de nos devoirs. Et « éthique », l’ensemble réfléchi et hiérarchisé de nos désirs. La morale commande ; l’éthique recommande. La morale se veut une et universelle, voire absolue ; l’éthique se sait particulière et relative. En pratique, on a besoin des deux. Qu’elles dépendent toutes deux des contextes historiques, culturels et politiques, c’est une évidence. La morale d’Aristote, qui tolérait l’esclavage, n’est plus la nôtre. Celle des talibans, qui opprime les femmes, n’est pas la mienne. Ce n’est pas une raison pour renoncer à tout universel. L’humanité est une. La raison est une. Les différentes civilisations, par la mondialisation, tendent à se rapprocher. Et si aucune morale n’est universelle, en fait, certaines sont plus universalisables, en droit, que d’autres. À nous de faire en sorte que les droits de l’homme (donc aussi de la femme), tous universalisables, l’emportent sur les prétendus et très particuliers droits de Dieu, des mâles ou des fanatiques !
Dariosh : Vous vous décrivez comme humaniste, matérialiste et rationaliste. Pouvez-vous nous expliquer ce que vous entendez par ces trois termes ? Et comment ces valeurs peuvent-elles guider nos vies dans un monde souvent cruel et injuste ?
André Comte-Sponville : Je suis matérialiste, je vous l’ai dit, au même sens qu’Épicure : je pense que tout est matière ou produit de la matière (autrement dit que le mot « immatériel » ne désigne qu’un ensemble ontologiquement vide). Je suis rationaliste au même sens que Spinoza : je pense que tout est rationnel, c’est-à-dire compréhensible en droit par la raison (même si, en fait, on n’arrive jamais à tout expliquer). Cela revient à dire que l’irrationnel n’existe pas (par différence avec le déraisonnable, qui n’existe que trop). Enfin, je suis humaniste au même sens que Montaigne : il ne s’agit pas de célébrer la grandeur de l’homme, encore moins d’y voir un Dieu, comme fait mon ami Luc Ferry, mais au contraire de nous pardonner mutuellement nos petitesses et d’essayer de « faire bien l’homme », comme disait Montaigne, en nous interdisant le pire, dont nous sommes capables aussi, et en faisant parfois un peu de bien. Disons que mon humanisme n’est pas une religion, ni une métaphysique, mais une morale. Comment ces valeurs peuvent-elles vous guider ? Mais, cher ami, cela dépend de vous, bien plus que d’elles, et c’est pourquoi je préfère parler de vertus (qui sont des valeurs incarnées) plutôt que de valeurs (qui ne sont que des abstractions). Ce ne sont pas les valeurs qui font défaut. C’est l’amour et le courage.
Dariosh : En tant qu’étudiant en Philosophie, j’ai remarqué que la philosophie change selon la manière dont elle est enseignée. Selon vous, quel est le rôle principal d’un philosophe : enseigner, philosopher pour soi, ou philosopher pour le public ? Et qu’est-ce qui, selon vous, fait qu’une philosophie est vivante aujourd’hui ?
André Comte-Sponville : Attention de ne pas confondre la philosophie, qui « n’est pas une doctrine mais une activité », comme disait Wittgenstein, et qui ne peut donc pas s’enseigner (Kant : « on ne peut apprendre la philosophie ; on ne peut qu’apprendre à philosopher ») avec l’histoire de la philosophie ou des doctrines, laquelle s’enseigne fort bien et constitue même l’essentiel de nos cours de philosophie, en tout cas à l’Université ! Les deux disciplines sont respectables, et il est difficile de bien philosopher si on ignore tout de l’histoire de la philosophie. Mais c’est la philosophie qui importe ! Or, si on ne philosophe pas « pour soi », comme vous dites, on ne philosophe pas : on fait semblant. Cela n’empêche pas de philosopher aussi pour le public, si on en a les moyens, ce qui passe essentiellement par les livres. Quant à ce qui fait qu’une philosophie est vivante, ce sont les gens qui s’y reconnaissent ou y trouvent quelque chose qui les aide à vivre et à penser. Il suffit d’un seul (ne serait-ce que le philosophe en question), mais tant mieux s’ils sont plus nombreux.
Dariosh : Je suis très concerné par ce qui se passe dans le monde aujourd’hui. Selon vous, un philosophe a-t-il un devoir moral de s’engager face aux injustices, ou sa responsabilité se limite-t-elle à penser et écrire ? Et en tant que jeune étudiant engagé, comment peut-on équilibrer pensée et action dans notre vie quotidienne ?
André Comte-Sponville : Le philosophe a les mêmes devoirs que n’importe qui. Et je pense que s’engager, face aux injustices, fait parfois partie de nos devoirs. Quant à l’équilibre que vous évoquez, entre la pensée et l’action, demandez-vous comment vous serez le plus utile : en collant des affiches ou en philosophant ? Mon expérience est qu’on peut faire les deux, mais que la philosophie, pour insuffisante qu’elle soit, est plus intéressante et pas toujours moins utile.
Dariosh : Vous avez écrit sur des sujets très divers : bonheur, amour, éthique, spiritualité. Comment choisissez-vous vos thèmes ? Et selon vous, la créativité philosophique consiste-t-elle à résoudre des problèmes, à poser de nouvelles questions, ou à proposer des manières de vivre ?
André Comte-Sponville : Ce sont les problèmes qui sont intéressants et qui me font avancer. Les « nouvelles questions », je n’y crois pas trop. Les nouvelles manières de vivre, non plus. Mais les problèmes, oui. Par exemple : comment concilier le matérialisme et le rationalisme ? Comment articuler le tragique et le bonheur, le désespoir et la joie ? En quel sens sommes-nous libres ? Qu’est-ce que le bonheur ? Qu’est-ce que le temps ? Qu’est-ce qu’une spiritualité sans Dieu ? Le capitalisme est-il moral ? Existe-t-il des guerres justes ? Quelle sagesse pour notre temps ? Comment être relativiste (comme je le suis, s’agissant des valeurs) sans être nihiliste ? Comment être absolutiste (comme je le suis, s’agissant du vrai) sans être dogmatique ? Comment penser une morale qui soit à la fois universelle et relative ? Comment tendre vers une politique qui soit à la fois libérale, efficace et juste ? Ce ne sont pas les questions qui sont nouvelles, mais ma façon de les traiter (non les questions, mais les problématiques) et d’essayer d’y répondre. C’est ce qu’ a bien vu Pascal : la pensée, disait-il, c’est comme le jeu de paume ou de tennis : tous se servent de la même balle ; le tout est de la placer bien. Quant aux manières de vivre, je n’ai guère innové : l’essentiel se trouve déjà chez Épicure ou Épictète, Jésus ou le Bouddha, Montaigne ou Spinoza, Alain ou Camus, Prajnânpad ou Etty Hillesum, Simone Weil ou Krishnamurti…
Dariosh : Enfin, comment voyez-vous l’avenir de la philosophie dans notre société contemporaine, avec la technologie, les crises écologiques et sociales ? Pensez-vous que la philosophie peut encore influencer concrètement nos vies, ou est-elle en train de devenir un simple discours académique ?
André Comte-Sponville : Elle est un discours académique, d’ailleurs légitimement, à l’université. Mais la vie n’est pas une université. À vous de philosopher « pour de bon », comme disait Épicure, donc pour penser mieux et vivre mieux. Cela ne suffira pas à résoudre les graves crises écologiques, sociales et politiques auxquelles nous sommes confrontés. Mais cela vous aidera peut-être à les comprendre un peu mieux (ce qui ne vous dispense pas de vous former aussi dans les autres sciences humaines, notamment en économie) et à vous situer face à elles, donc à agir de façon plus efficace et plus libre. La philosophie ne tient lieu ni de morale, ni de politique. Mais elle aide à être plus lucide sur la morale qui nous guide, et sur la politique que l’on mène ou que l’on soutient. Je me méfie des militants qui prennent leur parti pour une philosophie, ou qui ne pensent plus que pour se donner raison. Penser, c’est aussi penser contre son époque, contre son propre camp, et contre soi. La liberté de l’esprit, pour le philosophe, est plus précieuse que la victoire. Pour le militant, c’est ordinairement l’inverse. C’est pourquoi les militants doivent philosopher, s’ils veulent rester libres, ce qui n’empêche pas les philosophes de militer, à leur façon, pour telle ou telle cause qu’ils croient juste, s’ils veulent être efficaces. La philosophie ne tient lieu ni de morale ni de politique. Mais la réciproque est vraie aussi : politique et morale ne tiennent pas lieu de philosophie !
Dariosh : Je vous remercie d’avoir accepté cet entretien.
