Entretien avec Humaira Qaderi

Humaira Qaderi est l’une des romancières contemporaines les plus importantes d’Afghanistan. Elle est née en mars 1980, à Kaboul, de parents originaires de Hérat. Elle a achevé ses études en Iran et est titulaire d’un doctorat en langue et littérature persanes de l’Université de Téhéran. Durant la première période de domination des Talibans en Afghanistan, elle vivait à Hérat. Bien qu’elle fût alors très jeune, elle fonda une institution appelée « l’Association littéraire de l’Aiguille d’or », qui offrait aux jeunes filles privées d’éducation et confrontées à la répression des Talibans un espace clandestin de rencontres, ainsi que d’activités littéraires et culturelles. Au cours des dernières années, elle a été très active dans les domaines littéraire et culturel, s’imposant comme une écrivaine prolifique. Pour de nombreuses femmes et jeunes filles d’Afghanistan, elle représente un modèle de lutte, d’engagement et de persévérance. Elle s’est fait connaître en 2009 dans les milieux universitaires et littéraires d’Afghanistan grâce à son roman Noqra, la fille du fleuve de Kaboul. Ce livre raconte la vie de sept femmes d’Afghanistan qui ont passé leur existence derrière les murs du palais royal au service des souverains, chacune portant une histoire singulière et mouvementée. Elle est également l’auteure de plusieurs autres ouvrages, notamment Les Boucles d’oreilles d’Anis, Qalima, L’Empreinte de la chasse à la gazelle, Cent ans de littérature narrative en Afghanistan et L’impact de la guerre et de l’exil sur la littérature narrative d’Afghanistan. Ses articles, analyses et critiques ont été publiés dans divers médias d’Afghanistan et d’Iran au cours des deux dernières décennies. Son ouvrage le plus récent, Danser dans une mosquée, a été écrit en anglais et publié aux États-Unis par les éditions HarperCollins. Il a ensuite été traduit en persan/dari et a suscité un large écho, ainsi que de nombreuses réactions en raison de son titre et de son contenu.

Arman : Comment les femmes d’Afghanistan peuvent utiliser la littérature et l’art comme moyens de lutte, de résistance et de sensibilisation des citoyens d’Afghanistan, en particulier des femmes vivant sous le système oppressif et autoritaire des Talibans.

Humaira Qaderi : Il n’est pas nécessaire que toutes les femmes d’Afghanistan aient recours à la narration pour résister. Celles qui appartiennent aux milieux de l’écriture, de la culture et des arts peuvent faire de l’écriture leur plateforme d’expression afin de raconter la résistance et de contribuer à l’éveil des consciences. D’autres personnes engagées dans des domaines différents assument des responsabilités comparables et remplissent ainsi leur devoir social et culturel envers l’Afghanistan. Toute action menée dans un domaine particulier peut revêtir une dimension politique, car tout acte accompli par les femmes et les hommes d’Afghanistan pour s’opposer aux Talibans et aux politiques despotiques de ce groupe constitue un acte politique. Pour les personnes qui se consacrent au livre, à l’écriture ou aux arts, ces activités sont certes un métier, un loisir ou une industrie, mais elles représentent également une tribune à partir de laquelle elles peuvent prendre position face à ce qui se déroule aujourd’hui en Afghanistan. L’efficacité de l’art dépend de la manière dont il est utilisé. De nombreux événements, notamment les guerres qui ont marqué différentes régions du monde et laissé derrière elles des morts ainsi que de profondes blessures physiques et émotionnelles, ont été transformés par le cinéma en une mémoire durable et universelle. Bien que les perceptions et les croyances relatives aux phénomènes artistiques diffèrent selon les sociétés, l’art a souvent joué, à diverses époques, un rôle essentiel dans l’évolution des mentalités collectives. Les peuples utilisent l’art pour exprimer leur vision philosophique du monde, revendiquer leurs droits, révéler les aspects les plus sombres de l’existence humaine et, finalement, mettre en lumière tout ce qui peut contribuer à améliorer la vie. Dans les sociétés occidentales, l’usage de l’art a démontré, et continue de démontrer, une capacité remarquable à favoriser le changement.

Arman : Comment les femmes d’Afghanistan vivant en exil peuvent-elles poursuivre la mise en récit de leur propre histoire et rendre ces récits plus durables et plus influents à l’échelle mondiale ?

Humaira Qaderi : Une grande partie des femmes d’Afghanistan qui ont été contraintes à l’exil sont déjà les narratrices de leur propre histoire ; elles racontent leur vie et ce qui leur est arrivé, ainsi qu’à leurs mères, à leurs sœurs et à leurs amies. Cela s’explique par le fait que, non seulement les générations qui nous ont précédées ont très peu pris part à des démarches de témoignage dans les domaines social, politique ou culturel, mais aussi parce que la génération actuelle est une génération qui, durant les vingt années de la République, a bénéficié de possibilités importantes : elle a pu étudier, accéder au savoir et s’instruire. Dans de nombreuses villes, et même dans certains villages, cette génération a grandi loin de la guerre. Dans les grandes villes d’Afghanistan également, en dehors des attentats occasionnels perpétrés par les Talibans, il n’existait pas une guerre qui, chaque matin et chaque soir, menaçait directement la vie des élèves et des étudiants. Certes, cette situation n’était pas idéale au regard des standards internationaux, mais elle demeurait relativement favorable. Les jeunes qui ont grandi et étudié durant cette période ne constituent pas tous une génération d’intellectuels, mais on peut affirmer qu’ils ont bénéficié d’un niveau de vie plus élevé. Non seulement leurs conditions économiques étaient relativement meilleures, mais ils ont aussi été élevés, sur les plans culturel et traditionnel, dans un environnement offrant davantage de sécurité psychologique et de sérénité. C’est pourquoi prendre la parole, même à travers de simples récits personnels, représente déjà une contribution majeure à la voix réduite au silence à l’intérieur de l’Afghanistan. Dans la situation actuelle, où les Talibans ont privé la population de l’ensemble de ses droits fondamentaux et civiques, où l’espace numérique est étroitement contrôlé, où la liberté d’expression n’existe plus au sens véritable du terme, où il n’y a plus de démocratie permettant aux citoyens de protester et de descendre dans les rues pour défendre leurs droits, où les droits humains sont systématiquement et massivement bafoués, et où l’Afghanistan s’est transformé en une prison pour ses habitants, les citoyens d’Afghanistan vivant en exil – femmes et hommes, quel que soit leur statut social et quels que soient les moyens dont ils disposent – ont la responsabilité morale de faire entendre la voix du peuple d’Afghanistan, en particulier celle des femmes réduites au silence et condamnées à vivre sous le despotisme taliban. La question de savoir si ces prises de parole et ces protestations sont efficaces ou non trouve peut-être une réponse dans l’exemple historique et politique de la Shoah. Il existe des récits en nombre presque égal à celui des survivants ; des mémoires ont été écrits par ceux qui ont survécu, parfois même par leurs descendants lorsque les survivants eux-mêmes ne pouvaient plus témoigner. Des petits-enfants ont consigné les souvenirs de leurs grands-pères, des filles ont écrit l’histoire de leurs parents. D’immenses efforts ont été accomplis pour recréer et transmettre ces mémoires sous des formes artistiques et culturelles diverses, si bien qu’aujourd’hui les souffrances endurées par ces populations et les sacrifices qu’elles ont consentis demeurent présents dans la mémoire collective. Ces efforts ont empêché la Shoah de disparaître de la conscience publique. Bien que la majorité des personnes vivent aujourd’hui à une grande distance historique, politique et temporelle de cet événement, celui-ci reste vivant. C’est là l’une des vertus et l’une des grandeurs de l’art : grâce à la puissance du récit, il a permis de maintenir cette question vivante, de la remettre constamment en débat et de lui donner de nouvelles dimensions. Il est donc essentiel que les femmes d’Afghanistan puissent accomplir un travail comparable, en mobilisant l’art ainsi que tous les autres moyens d’expression dont elles disposent, afin de ne pas laisser l’histoire condamner leurs souffrances à l’oubli.

Arman : Selon vous, en dehors de l’idéologie des Talibans, quels sont les autres facteurs qui, quelles que soient les circonstances, ont entravé le progrès des femmes d’Afghanistan et contribué à les maintenir dans une situation de restriction ?

Humaira Qaderi : Près de vingt millions de femmes d’Afghanistan parviennent malgré tout à dépasser les restrictions imposées par les Talibans. Cependant, la véritable question est de savoir comment elles les surmontent. Les traumatismes et les modes de pensée que les Talibans engendrent continueront, tôt ou tard, à produire leurs effets, même après leur disparition. D’après mon expérience personnelle, lorsque l’on traverse des situations extrêmement difficiles, le traumatisme finit par devenir comme son propre enfant, mais un enfant obstiné, capricieux, qui s’accroche à vous et provoque périodiquement des arrêts dans votre vie personnelle. Lorsqu’un traumatisme vous saisit, quel que soit votre état psychologique ou le niveau auquel vous vous trouvez, il peut vous immobiliser. Je suis convaincue que la plupart des femmes d’Afghanistan n’ont, au fond, aucun lien avec les Talibans. Elles portaient déjà leurs propres traumatismes avant l’arrivée des Talibans au pouvoir et elles continueront à les porter après leur chute. Cet enfant imaginaire qui risque de les clouer au sol, ce sont les structures traditionnelles de la société d’Afghanistan. Ces traumatismes laissent des blessures durables. Les femmes d’Afghanistan ressentent ces blessures dans leur âme et leur esprit, et les éprouvent jusque dans leur corps. Le traumatisme engendre des souffrances psychiques et physiques, ainsi qu’une multitude d’angoisses et de préoccupations. Pour beaucoup de personnes, notamment dans les milieux peu ou pas instruits, le terme de « traumatisme » peut sembler nouveau, mais la réalité qu’il désigne existe bel et bien. Dans les villages les plus reculés d’Afghanistan, de jeunes filles, et parfois même des hommes, mettent fin à leurs jours par différents moyens. À l’époque où je vivais à Hérat, une grande ville pourtant, des cas d’immolation par le feu se produisaient fréquemment. La raison en était précisément l’accumulation de ces traumatismes et de ces blessures, l’incapacité à les dépasser, ainsi que l’absence d’espoir en un changement possible. Le seuil de tolérance varie d’une personne à l’autre, particulièrement dans une société où les questions liées à la santé mentale et aux soins psychologiques ne sont pratiquement pas reconnues, et sont même souvent considérées comme honteuses ou déshonorantes. Cela ne signifie évidemment pas que vingt millions de femmes d’Afghanistan se suicideront. Elles traverseront cette épreuve, ou du moins la majorité d’entre elles, comme les filles d’Afghanistan ont traversé la période commencée en 1996 pour parvenir jusqu’en 2021. Mais ce seront encore ces mères brisées et démunies, portant leurs rêves étouffés et leurs aspirations perdues, qui les déposeront symboliquement dans les cartables de leurs filles et de leurs fils avant de les envoyer à l’école. Oui, cette période finira par passer. Mais au cours de cette traversée, les femmes d’Afghanistan perdront une part de leur vie intérieure, de leur temps, ainsi que nombre de leurs aspirations et de leurs rêves.

Arman : Comment envisagez-vous l’avenir de la littérature des femmes d’Afghanistan ? Seront-elles capables, malgré les contraintes, de préserver et de transmettre leurs récits ?

Humaira Qaderi : La nouvelle génération d’Afghanistan est en contact avec un monde nouveau, avec le progrès, et dans une certaine mesure avec une autonomie financière, éducative et culturelle. En même temps, elle connaît aussi toutes les formes de violence. Cette génération ne peut pas simplement passer à côté de ces traumatismes ; elle les reconnaît, tout comme elle reconnaît la dépression. Elle y est même davantage exposée. Par conséquent, il ne s’agit pas seulement de « traverser » ces épreuves, mais aussi de la manière dont on les traverse. Et j’espère qu’au sein de cette génération, des personnes solides et déterminées émergeront pour transmettre les récits de résistance aux générations suivantes. Dans le passé, cela ne s’est pas fait. En 1996, avons-nous accompli ce travail de transmission ? Non. Entre 1996 et 2001, nous avons vécu la peur, mais nous avons très peu transmis cette expérience. Combien de livres existent réellement sur ce que les femmes d’Afghanistan ont vécu durant ces années ? Quels ouvrages ont véritablement raconté la période talibane ? Si nous avions mieux connu notre propre histoire, nous aurions sans aucun doute protégé nos acquis et nos valeurs, quels qu’en soient le prix et les conditions. Mais nous tournons trop facilement le dos à notre histoire et aux souffrances qui nous traversent. C’est précisément pour cela que notre douleur se répète.

Arman : Pourquoi la continuité du pouvoir des Talibans a-t-elle davantage relégué au second plan la littérature et les activités culturelles des femmes d’Afghanistan, et combien de temps cet impact peut-il durer ?

Humaira Qaderi : La littérature narrative des femmes d’Afghanistan a une histoire d’environ 70 à 80 ans. C’est une littérature encore jeune. Certes, les femmes d’Afghanistan étaient davantage actives dans le domaine de la poésie que dans celui du récit, mais l’essentiel est que, malgré sa jeunesse, cette littérature était en plein développement. Les Talibans, par leur position même à l’égard des femmes, de la voix des femmes et de l’idée même de la femme, s’opposent fondamentalement à toute expression féminine. Le climat de répression instauré par les Talibans n’a pas seulement affecté la littérature, il a profondément touché les femmes elles-mêmes. Cet impact est particulièrement fort chez celles qui écrivaient et prenaient la parole. Une grande partie de cette influence s’est traduite par l’exil. Nous avions en Afghanistan un cercle littéraire où des femmes de Kaboul, Mazar, Hérat, Parwan et d’autres villes se réunissaient pour écrire et lire des récits. Je reste en contact avec certaines membres de ce cercle. Aujourd’hui, l’exil a brisé ce réseau d’écriture, comme il l’avait déjà fait dans les années 1960-1970. Ces femmes ont été dispersées dans des villages éloignés, dans des régions isolées ou dans des pays européens et aux États-Unis. Les cercles et les rencontres littéraires de ce type se sont désagrégés. Certes, certains livres ont été écrits et publiés dans la précipitation au cours des trois dernières années : pour certains auteurs, l’objectif était la reconnaissance, pour d’autres la volonté de témoigner et de documenter l’histoire. Mais dans l’ensemble, la littérature en tant que pratique artistique n’a pas véritablement pu se déployer durant ces trois années et demie. L’espace littéraire et artistique s’est affaibli en raison de la dispersion et de la fragmentation des écrivaines. Je fais partie de celles qui pensent qu’il faudra attendre un moment où les préoccupations matérielles et linguistiques liées aux pays d’accueil seront dépassées, pour qu’un espace virtuel similaire à celui qui aurait dû exister dès les années 1960 puisse enfin émerger. C’est dans cet espace que les écrivaines pourront à nouveau écrire et lire de manière continue, afin que lectrices et écrivaines puissent rester en dialogue permanent. Il est vrai que nous sommes entrés dans une forme de stagnation, mais celle-ci n’est pas définitive. Entre la génération qui émerge aujourd’hui et celle qui vit encore à l’intérieur de l’Afghanistan, si un tel espace n’est pas recréé, nous perdrons cette génération comme nous avons perdu Akram Osman non seulement par sa mort, mais aussi par son silence, ou comme nous avons perdu Mme Spozhmai Zaryab, encore en vie mais réduite au silence. Nous avons également perdu d’autres écrivains des années 1960. Sans cet espace de circulation et de dialogue, cette nouvelle génération sera elle aussi perdue. Quant à savoir si, à l’intérieur de l’Afghanistan, une nouvelle génération pourra émerger après les Talibans, il est possible que certaines individualités apparaissent dans un contexte de chaos, de souffrance et de désespoir. Mais cela ne produira pas un véritable mouvement, car aucun épanouissement culturel ne peut naître dans un contexte de répression.

Arman : Selon vous, existe-t-il des moyens de créer une communication plus efficace et de renforcer l’unité et la cohésion entre les femmes d’Afghanistan, à l’intérieur et à l’extérieur du pays ?

Humaira Qaderi : L’expérience de ces trois années et demie passées hors d’Afghanistan m’a rendue très pessimiste. Le phénomène de division entre les femmes est très sérieux. Pour beaucoup d’entre elles, la question d’être femme n’est même pas une priorité. Nous l’avons vu récemment avec la question de l’équipe de cricket : les femmes elles-mêmes se sont davantage divisées selon des lignes ethniques et communautaires. Autrement dit, le fait d’être femme ne constitue pas encore, pour beaucoup, une base commune ni un objectif central permettant d’atteindre des buts fondamentaux. Malheureusement, les femmes sont encore prises dans des fractures ethniques et identitaires. Cette fragmentation les empêche d’atteindre les objectifs réels de transformation sociale et politique. Parfois, nous, les femmes, nous nous retrouvons même, selon des logiques ethniques, à soutenir des figures qui nous sont pourtant opposées. Cette question n’a pas encore été résolue pour nous : il existe, dans toutes les ethnies, des individus corrompus ou criminels, des personnes qui ont pillé le pays durant les vingt années de la République et qui, à la fin, ont abandonné le peuple. Ces individus ne sont pas seulement critiquables, ils sont condamnables. Cependant, mon expérience personnelle me montre qu’il est presque impossible de critiquer l’un de ces dirigeants ethniques sans être immédiatement confrontée à une vague d’insultes, de reproches et d’attaques. Et malheureusement, ce phénomène existe aussi entre les femmes elles-mêmes. Avant la période talibane, si nous étions déjà divisées selon des lignes ethniques, cela relevait des dynamiques internes de la société d’Afghanistan. Ce n’est pas que cela était justifiable, mais cela pouvait au moins s’expliquer. Malheureusement, après le retour au pouvoir des Talibans, les femmes d’Afghanistan – qui sont pourtant les principales victimes de cette crise – ont continué à suivre le même chemin que celui qui, pendant des décennies, a conduit les hommes d’Afghanistan à s’entretuer. Or la question des femmes dépasse largement les appartenances ethniques. Il aurait fallu discuter de la solidarité de genre, analyser nos problèmes à travers cette perspective, et chercher des solutions communes. Mais au lieu de cela, nous nous sommes enlisées dans les identités ethniques, et l’unité entre les femmes d’Afghanistan n’existe pas. Le véritable enjeu est d’abord de déterminer par quels mécanismes les femmes d’Afghanistan sont victimes, qui les opprime réellement, et quelle est la véritable idéologie ennemie. Cette analyse est indispensable. Ensuite seulement, des solutions peuvent être élaborées par des personnes qui pensent au-delà des appartenances ethniques et linguistiques. Nous avons besoin d’un groupe de penseurs et de penseuses éclairés capables de dépasser ces clivages et d’être acceptés au-delà d’eux. Même si de telles voix existent, la société d’Afghanistan, après vingt ans de démocratie et malgré les ressources investies dans la construction d’une société civile et d’une classe moyenne, reste souvent sourde à ces discours. Il peut y avoir des élites intellectuelles, mais il n’y a pas d’écoute réelle. C’est pourquoi les citoyens d’Afghanistan, et en particulier les femmes, ont besoin de penseurs et de penseuses capables de lire les problèmes du pays au-delà des catégories ethniques et linguistiques.

Arman : Quel rôle l’Association littéraire de l’Aiguille d’or, créée durant la première période talibane, a-t-elle joué dans le renforcement de la voix des femmes, et cette institution continue-t-elle aujourd’hui à fonctionner comme auparavant ?

Humaira Qaderi : L’Association littéraire de l’Aiguille d’or a été fondée en 1997 à Hérat. Au début, nous n’étions que quatre filles à nous y rendre. Plus tard, cette association a été transférée de la maison de Leïla Razaghi à celle du professeur Nasser Rahyab, en 1995. Durant cette première période, le professeur Rahyab était notre enseignant dans ce cadre, et nous écrivions ensemble des récits. En réalité, ce petit rassemblement de quatre filles de Hérat, organisé clandestinement sous un autre nom, a été pour moi d’une importance décisive. C’est aussi à cette époque que j’ai perdu mes amies les plus proches, principalement en raison d’un désespoir profond et absolu. Lorsque les Talibans sont revenus au pouvoir en 2021, la première pensée qui m’a traversé l’esprit a été que l’histoire se répétait – et que cette répétition prenait sa forme la plus sombre en Afghanistan. Les Talibans sont en conflit direct avec les femmes d’Afghanistan, et les femmes auront à nouveau le même rapport conflictuel avec eux. Même si je ne suis pas une personne politique, mon expérience de vie dans un contexte politique m’avait montré que les Talibans ne changeraient pas. Les discours sur une prétendue évolution de leurs idées et de leurs politiques, que l’on entendait dans certains cercles politiques et médiatiques, venaient souvent de personnes qui profitaient des projets liés à la période républicaine. Mais la réalité des Talibans reste la même : une idéologie extrémiste, dont une grande partie repose sur l’hostilité envers les femmes. Je savais que ce qui allait se produire était inévitable. C’est pourquoi j’ai pensé que l’Association littéraire de l’Aiguille d’or – qui m’avait sauvée durant la première période talibane – devait reprendre son activité dans ce nouveau contexte. C’était à la fois une nécessité et une forme de dette morale. Heureusement, les vingt dernières années ont profondément changé les conditions, et les nouvelles technologies ont relié le monde entier. Cela m’a permis de créer un lien entre les États-Unis et l’Afghanistan. J’ai donc enregistré l’Association de l’Aiguille d’or à Boston, dans le Massachusetts, non pas dans le but d’obtenir des financements ou des projets, mais pour lui donner un cadre officiel et pouvoir poursuivre librement ses objectifs. Au cours des trois années et demie écoulées, nous avons mené de nombreuses activités. Nous avons organisé environ seize cycles d’ateliers, accueilli des étudiantes et étudiants, et mis en place des séances de lecture. Nous discutons des principes et des méthodes de l’écriture narrative. Surtout, nous restons ensemble. Les filles et les garçons parlent de leurs expériences personnelles ; ce sont des récits de vie, des récits du cÅ“ur. En parallèle des lectures, nous essayons de comprendre les dernières avancées de la littérature mondiale, ainsi que des ouvrages proches de la réalité de l’Afghanistan, afin d’apprendre et d’éviter que l’histoire ne se répète pour les générations futures. Nous organisons aussi des moments de célébration, nous racontons des histoires et créons des instants de joie. Nous refusons que les Talibans dévorent chaque seconde de notre existence. Quant à savoir combien d’écrivaines ou d’écrivains émergeront de ces ateliers, je n’y pense pas personnellement. L’essentiel est que les jeunes femmes et hommes qui vivent cette période sombre puissent, pendant quelques heures, se retrouver ensemble, réfléchir, et sentir que la vie continue normalement, loin de l’ombre du talibanisme. Mais si, en plus de cela, nous parvenons à identifier des talents et que même quatre personnes parmi eux deviennent capables de raconter l’histoire intérieure de l’Afghanistan, alors je considérerai que l’Association littéraire de l’Aiguille d’or a accompli son devoir envers la société.

Arman : Pouvez-vous nous parler brièvement de vos activités littéraires et de vos projets menés au cours des trois années et demie écoulées ?

Humaira Qaderi : Au cours des trois années et demie passées, j’ai été admise à Harvard et j’enseigne la littérature moderne à l’Université Yale, ainsi que la littérature d’Afghanistan et d’Iran. Pour moi, qui avais été écartée de mon poste sous la direction de Madame Rangina Hamidi, ancienne ministre de l’Éducation, et qui étais même sans emploi jusqu’au dernier jour de ma présence en Afghanistan, il s’agit d’une réussite majeure. Plus concrètement, dans le domaine de l’art et de la littérature narrative, j’ai travaillé sur trois livres durant cette période. J’ai terminé un ouvrage que j’ai envoyé pour publication aux éditions Cheshmeh en Iran, et j’attends actuellement la procédure de censure du ministère de la Culture et de l’Orientation islamique. Un autre livre est prêt à être publié et je cherche à signer un contrat avec une maison d’édition aux États-Unis, dans l’espoir qu’il paraisse avant la fin de cette année. Par ailleurs, entre octobre de cette année et 2022, j’ai participé à la mise en ordre d’un livre intitulé The Secret Gate, écrit par un auteur étranger, consacré à ma vie et à celle de mon enfant, ainsi qu’à notre sortie d’Afghanistan. En parallèle de ces travaux, je dirige depuis 2021 l’Association littéraire de l’Aiguille d’or avec l’aide de mes collègues. Nous avons encouragé en Afghanistan un réel intérêt pour l’écriture et pour la recherche d’une voix propre chez les filles et les garçons. Certaines d’entre elles ont déjà écrit des livres. Je ne cherche pas à évaluer la qualité de ces textes en termes de hiérarchie, mais le simple fait qu’elles écrivent et publient dans un contexte aussi sombre constitue déjà une avancée importante.

Arman : Quel message souhaitez-vous adresser aux femmes qui, à l’intérieur d’Afghanistan, continuent de lutter pour leurs droits malgré les restrictions et les pressions ?

Humaira Qaderi : Sur la base de mon expérience personnelle de la première période de domination des Talibans en Afghanistan, je sais que ces années-là aussi ont été parmi les plus sombres de notre histoire. En tant qu’adolescente à l’époque, je comprends ce que vivent aujourd’hui les femmes et les jeunes filles de mon pays. Entre 1996 et 2001, j’étais en contact hebdomadaire, à travers l’Association de l’Aiguille d’or, avec des dizaines de jeunes filles et garçons. Leurs récits étaient remplis de désordre, de douleur et d’incertitude. Il est donc difficile de traverser cette réalité uniquement avec des paroles d’espoir. Mais ces périodes de bouleversement – ces « alternances de pouvoir » – reviennent en Afghanistan. Aucun régime autoritaire ne peut durer éternellement. J’espère que la crise actuelle finira par frapper également ce pouvoir, qui est en conflit avec la pensée moderne et qui n’a aucun rapport avec la gouvernance ni avec le peuple, et qu’un changement interviendra. Je ne sais pas si je vois la lumière au bout de cette obscurité, mais chacun la perçoit différemment. Ce sur quoi j’insiste, c’est que nous disposons, malgré tout, d’un certain « privilège du temps » dans cette situation. Le point essentiel est la manière dont nous utilisons ce temps. Les heures qui étaient autrefois passées à l’école ou à la bibliothèque se déroulent désormais à la maison, pour les filles comme pour les garçons. Beaucoup de garçons abandonnent également leurs études en raison de l’absence d’enseignants qualifiés, du manque de perspectives professionnelles, de l’insécurité économique et du découragement général. Dans ce contexte de chômage massif, la seule chose que nous pouvons faire est de ne pas perdre notre volonté de progression personnelle, de rester attentifs au temps et de le gérer avec rigueur. L’un des moyens de sortir du désespoir est précisément de structurer son propre développement individuel. Et si cette période est si difficile, elle présente au moins une différence avec la première période talibane : les nouvelles technologies permettent aujourd’hui à chacun de rester connecté au monde. Il est donc essentiel de profiter de cette connexion pour investir dans une formation personnelle fondée sur des bases scientifiques sérieuses, continuer à apprendre, et conserver ces connaissances – car elles seront un jour nécessaires.

Arman : Nous vous remercions.

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