Schelling dans la philosophie moderne : Entretien avec Sepid Birashk

Makarim Dariosh en conversation avec Sepid Birashk, chercheuse en philosophie allemande à la Freie Universität Berlin

Chercheuse en philosophie allemande, Sepid Birashk est une spécialiste de la pensée de Friedrich Wilhelm Joseph Schelling et de l’idéalisme allemand. Son travail porte notamment sur les questions de la liberté, du mythe, de la théologie spéculative et de la philosophie de la nature, ainsi que sur les liens entre l’idéalisme allemand et la phénoménologie. Elle s’intéresse aux transformations de la pensée métaphysique moderne et aux rapports entre philosophie, religion et expérience humaine. Ses recherches proposent une lecture approfondie de l’œuvre de Schelling afin d’éclairer sa place singulière dans l’histoire de la philosophie et l’actualité de ses interrogations dans la pensée contemporaine.

Dariosh : Je vous remercie vivement d’avoir accepté de participer à cet entretien. Je commencerai par cette question : pourquoi la philosophie ? Je me souviens que, lors de notre rencontre à Paris, vous aviez comparé la philosophie – en vous référant au Phédon de Platon – à la morsure d’un serpent dont le venin demeure à jamais dans l’âme humaine. J’aimerais savoir à quel moment, et à la faveur de quelle expérience ou de quelle question, ce « venin » de la philosophie a pénétré en vous.

Birashk : Je vous vous remercie à mon tour pour cette occasion d’expression, que j’espère porteuse d’une ouverture vers des dialogues encore plus féconds. L’étonnement devant la beauté événementielle de la nature constitue, non seulement dans la tradition platonicienne, mais aussi dans mon histoire personnelle, le point de départ du mouvement vers la philosophie. Des membres de ma famille racontent que le premier mot que j’ai prononcé fut “ajab” ( quelle merveille ), face à la neige qui avait recouvert Téhéran de blanc. Quant à ma propre mémoire, elle situe l’origine de mon intérêt pour la philosophie dans les récits des philosophes grecs et persans que mon père, érudit et respecté, nous racontait durant mon enfance. Plus précisément, je me souviens que les apories de Zénon, en particulier le paradoxe d’Achille et de la tortue, m’avaient profondément captivée dès mon plus jeune âge. Je garde un souvenir très vif du plaisir à la fois douloureux que je ressentais dans cette confrontation avec les limites de la raison : cette lutte avec des questions qui semblent, en apparence, sans solution et qui invitent à une recherche sans fin. Il me semble également qu’une forme d’esprit « détective », c’est-à-dire une quête de la vérité à travers les signes, a contribué à nourrir ce désir de philosophie. Autrement dit, si la transmission orale joue sans aucun doute un rôle essentiel comme premier vecteur de ce rapport au sens – à la fois quête et production de sens – à l’égard de l’être, la réceptivité de l’esprit de l’auditeur est elle aussi nécessaire, et celle-ci se façonne sous l’influence de nombreux facteurs. Quoi qu’il en soit, depuis l’enfance, j’éprouvais chaque fois que j’entendais un récit de l’histoire de la philosophie un sentiment de familiarité, comme si je retrouvais une famille perdue. Les textes classiques littéraires et mythologiques, ainsi que les textes sacrés de diverses traditions religieuses, faisaient partie intégrante de mon éducation durant l’enfance et l’adolescence, et ont largement contribué à m’orienter vers cette voie. Une seconde rencontre décisive fut sans doute le visionnage, à l’adolescence, du film Un homme pour l’éternité, consacré à la figure de Thomas More. Cette œuvre a ajouté à la dimension de la quête de vérité une dimension éthique – celle de la bienveillance et de la justice – dans ce qui est devenu mon destin philosophique. Mon profond attachement à la figure de Thomas More, prêt à payer de sa vie la fidélité à la pensée et à la conscience, m’a conduite vers l’étude de la philosophie moderne : de lui à Érasme, puis à Spinoza et Descartes, avant d’arriver à Kant et à Hegel – et la suite, bien sûr, est largement connue.

Dariosh : Comment s’est déroulée votre première rencontre avec la philosophie en Iran, et qu’est-ce qui vous a conduite à poursuivre ce parcours en dehors du pays ? Par ailleurs, en quoi l’expérience des études au sein des milieux académiques européens différait-elle plus précisément de l’espace universitaire et académique iranien ?

Birashk : Ma première rencontre académique avec la philosophie a bien sûr eu lieu à la Faculté des lettres de l’Université de Téhéran, au début de mes études universitaires, bien que j’aie également bénéficié d’excellents enseignants de philosophie durant le lycée. Malgré les nombreuses difficultés que j’ai rencontrées, comme on peut s’y attendre, et comme c’est malheureusement un problème courant, en tant que femme évoluant dans un environnement largement dominé par les hommes, je demeure satisfaite, tant du point de vue du contenu que de la structure des études, du système pédagogique du département de philosophie. Je considère en particulier que l’approche historique, qui nous conduit pas à pas des présocratiques jusqu’à la philosophie du XXᵉ siècle, constitue non seulement la meilleure méthode d’enseignement au niveau de la licence, mais plus encore la seule manière véritablement adéquate de former un « philosophe ». L’expérience de nombreux amis ayant étudié dans diverses villes d’Europe et d’Amérique m’a en effet montré que l’absence d’une familiarité approfondie avec les œuvres fondamentales et déterminantes de l’histoire de la philosophie, de l’Antiquité à nos jours, engendre de sérieuses lacunes dans la capacité de penser de manière critique et globale. Par ailleurs, l’atmosphère de discussion et de dialogue, ainsi que l’engagement passionné à l’égard des questions philosophiques, qui se manifestaient notamment par la formation de nombreux cercles de lecture et par une participation soutenue à des séances de débat et de recherche en sciences humaines en dehors du cadre universitaire, ont conféré à mes études en Iran une intensité et une richesse particulières. C’est une expérience dont je n’ai malheureusement pas retrouvé l’équivalent en Europe, où le parcours académique, comme bien d’autres aspects de la vie, est souvent structuré de manière individualiste, voire parfois marquée par une certaine forme d’isolement, en particulier pour les personnes migrantes. Je suis toutefois consciente que ces différences peuvent varier selon les contextes, les périodes et les dispositions personnelles. À l’inverse, l’environnement moins hiérarchisé des universités européennes, qui reconnaissait la valeur de l’opinion et de la capacité critique des étudiants et leur permettait de se déployer pleinement, a constitué l’un des aspects les plus précieux de mon parcours académique en Europe. J’ai alors eu le sentiment, pour la première fois, de pouvoir passer d’une simple réception du savoir à une véritable production de connaissances. Les études de master et de doctorat en Allemagne, ainsi que mes séjours de durée variable dans d’autres pays européens et au Royaume-Uni, se distinguaient ainsi nettement de l’atmosphère philosophique de mes années de licence en Iran, davantage centrée sur les thèmes eux-mêmes et sur la lecture des textes fondamentaux des grands philosophes, par contraste avec le caractère historiographique et professoral du système universitaire de l’Université de Téhéran.

Dariosh : Votre famille et votre environnement social ont-ils joué un rôle dans la formation de votre intérêt pour la pensée et l’écriture ? Si oui, de quelle manière ?

Birashk : Comme je l’ai déjà évoqué, l’arrière-plan culturel et éducatif de ma famille a sans aucun doute joué un rôle central dans la formation de ma personnalité, profondément attachée aux mots et à leur création. La valeur, voire le caractère presque sacré, accordée au livre et à la parole, la primauté de la culture et de la pensée sur tout autre système de valeurs, en particulier sur le pouvoir ou la richesse pure, la priorité donnée au dialogue comme mode privilégié de résolution des problèmes interhumains, ainsi que l’égalité absolue des êtres humains devant le tribunal de la raison saine, « avec une intention bienveillante », selon les mots de mon père, constituaient et constituent encore les principes fondamentaux de notre milieu familial. Cet héritage a rendu possible pour moi l’entrée dans ce chemin exigeant et en a assuré la continuité, devenant, dans bien des moments de découragement et de détresse, une lumière salvatrice face à l’obscurité et au vacarme du monde. Par ailleurs, l’amour ardent de ma mère et sa compréhension ouverte et généreuse de la littérature, de la poésie et des mythes de l’Iran et du monde, ainsi que la place centrale qu’ils ont occupée à toutes les étapes décisives de la formation de ma personnalité intellectuelle et sociale, ont transformé mon lien à la pensée et à l’écriture en une appartenance non seulement spirituelle, mais aussi presque corporelle et indissoluble. De ce point de vue, le « mot vivant », le mot créateur et poétique dont je parle dans mes écrits, est une réalité que j’ai vécue et incarnée. Il convient enfin de mentionner l’atmosphère culturellement féconde de Téhéran, tant à l’université que dans l’effervescence artistique, théâtrale et musicale qui marquait la vie étudiante de ces années-là, et qui a également contribué de manière décisive à la poursuite de ce parcours.

Dariosh : Vivre entre plusieurs cultures différentes, quel effet cela a-t-il eu sur votre manière de concevoir l’être humain et le monde ?

Birashk : En réalité, je peux dire que mon univers mental était déjà profondément multiculturel bien avant la migration, et c’est précisément cet aspect qui m’a conduite à poursuivre mes études en Europe. J’éprouvais le désir de faire l’expérience directe de ces lieux et de ces espaces sur lesquels j’avais tant lu, tant réfléchi et envers lesquels j’avais développé une véritable affection intellectuelle. Le choix de Fribourg, puis de Berlin, comme lieux de vie et de formation s’explique en grande partie dans cette perspective. L’expérience concrète de la vie multiculturelle après la migration, peut-être contrairement à celle de beaucoup d’autres personnes, et sans doute en raison de cette préparation intellectuelle préalable, n’a pas constitué pour moi un choc majeur. Elle m’a toutefois rendue plus réaliste dans de nombreuses positions et jugements, m’éloignant, comme on dit, d’une vision strictement binaire du monde. C’est peut-être là l’un des acquis les plus précieux de l’expérience migratoire : la révision de présupposés issus de l’absence d’expérience directe, présupposés qui nourrissent diverses formes de stéréotypes altérisants, qu’il s’agisse de la manière dont on imagine les autres cultures ou des représentations que l’on suppose que les autres ont de soi. Cette expérience permet de faire tomber le masque de l’opposition entre le « moi » et l’« autre » et de faire apparaître, malgré les différences de styles de vie et de structures sociales, notre unité humaine fondamentale. C’est dans ce contexte que l’« amour » est devenu un concept central de mon dispositif de pensée, non pas comme un simple sentiment résultant de processus neurobiologiques ou hormonaux, mais comme une force existentielle, voire métaphysique, dotée d’une capacité infinie à relier des réalités différentes qui, sous un aspect fondamental, se rattachent pourtant les unes aux autres et se reconnaissent mutuellement, même si cette familiarité s’est perdue sous l’oubli de plusieurs siècles. L’autre versant de cette compréhension, qui est à la fois ancien et profondément actuel, tient au constat que nombre de grandes oppositions, voire de conflits majeurs, trouvent leur origine dans des malentendus et des incompréhensions issus de distances linguistiques et culturelles. Je dis souvent que c’est peut-être là mon destin tragique, aimer et considérer comme intérieurement proches des choses, voire des personnes, ou me penser moi-même comme leur étant intérieurement lié, alors même qu’elles ignorent leur proximité et leur parenté, voire se perçoivent comme opposées et antagonistes. Mais c’est précisément cette situation qui me donne une force considérable pour poursuivre le chemin du dialogue et de la réflexion éclairante, car, sur la base de mon expérience vécue, je suis convaincue qu’une vie digne et accomplie est possible dans un monde marqué par la pluralité culturelle, traditionnelle et religieuse.

Dariosh : Quelle est la compétence la plus importante que la philosophie vous a apprise ?

Birashk : Ne jamais renoncer au questionnement, c’est-à-dire ne pas désespérer de la recherche d’une solution à des problèmes qui semblent, en apparence, voués à demeurer éternellement sans réponse, comme les apories de Zénon que j’ai évoquées. La philosophie porte en elle une forme d’inquiétude constitutive, une tension vers la découverte du mot capable de réconcilier les contradictions, sachant que chaque mot est à la fois une fin et un commencement, le terme d’une odyssée parmi les innombrables odyssées de l’esprit, et l’étincelle d’un nouveau courant de vie. Fondamentalement, comme l’ont souligné nombre de penseurs, de Platon à Avicenne, de Kant à Arendt, la pensée critique, et plus encore l’acte même de penser de manière authentique, n’est pas seulement une condition d’une vie psychique saine, signifiante et juste, mais également la condition d’une vie sociale libre et égalitaire, ainsi que d’une capacité de résistance face aux pulsions totalisantes et aux logiques de contrôle.

Dariosh : Quelle est la partie la plus agréable de votre travail de recherche ?

Birashk : C’est précisément cette expérience de retrouver, et même de reconstruire, une idée ou une forme d’expression – linguistique, conceptuelle ou intellectuelle – qui ouvre une voie là où un impasse semblait s’installer, et qui éclaire l’obscurité de la confusion et de l’égarement. Ce moment où, après des jours, des semaines ou des mois de confrontation avec des textes, de dialogues avec des spécialistes et de réflexions solitaires, cette petite perle brillante se révèle soudainement dans un écrit : que ce soit dans un texte que l’on avait lu plusieurs fois mais que l’on n’avait jamais compris ainsi, ou dans un texte nouveau que le monde, comme pour récompenser vos efforts, met souvent par hasard devant vous, ou encore au moment où l’on parvient enfin à l’écrire soi-même, alors qu’elle était présente dans votre esprit mais sans se concrétiser. Par ailleurs, en tant que personne qui a toujours insisté sur la nécessité d’associer philosophie, poésie et créativité artistique, je dois dire que le plaisir de découvrir une pensée originale et un langage nouveau – qui, d’une certaine manière, correspond à l’expérience que je viens de décrire – constitue également l’un des moments les plus gratifiants de mon travail.

Dariosh : Que dit Friedrich Schelling ? Quelle est sa question centrale, et quelle réponse y apporte-t-il ?

Birashk : Bien sûr, il est impossible de donner une réponse complète à cette question dans un cadre aussi bref. Mais si je devais présenter à nos lecteurs quelques concepts centraux de la pensée de Schelling, les premiers qui viennent à l’esprit sont peut-être la liberté et la nature. Schelling, dès le début de son activité intellectuelle – c’est-à-dire dans les textes qu’il a rédigés à l’école de théologie de Tübingen, vers l’âge de 17-18 ans – jusqu’à ses derniers cours, environ quatre-vingts ans plus tard, se confronte à des questions fondamentales qui, à mon avis, structurent son cadre de réflexion et orientent ses efforts philosophiques. L’un des concepts centraux à cet égard est la “nature elle-même”, ou la vie organique et matérielle, qui, dans l’histoire de la métaphysique occidentale – depuis Aristote et sa lecture réductionniste de la causalité matérielle comme simple passivité, jusqu’à la distinction radicale entre nature/matière et esprit/raison chez Descartes, et jusqu’à une forme d’exclusion de la nature du Moi absolu chez Fichte – a été, selon Schelling et selon mon interprétation, largement niée, dévalorisée ou oubliée. En réalité, Schelling cherche à créer une forme d’unité, d’harmonie, voire de relation authentique et réciproque entre nature et humain (ou matière et esprit), ce qui explique en partie la renommée de sa philosophie de la nature. Bien qu’il développe au fil de sa pensée différents systèmes philosophiques, ce retour à la nature, voire à la terre, en opposition aux aspirations abstraites, élitistes ou anti-corporelles et anti-matérielles de la théologie ou même de la philosophie des Lumières, se retrouve dans l’ensemble de ses travaux. Cette préoccupation s’articule également avec celle de la liberté, c’est-à-dire la possibilité pour l’humain de devenir un individu autonome et conscient, en relation avec la nature et la société. Schelling s’interroge sur le type de système philosophique capable de rendre possible et compréhensible la liberté véritable. Son intérêt pour le mythe, la poésie et l’art, ainsi que pour une théologie spéculative et ce que l’on appelle parfois une science « magique », s’éclaire à la lumière de cette réflexion : d’une part, la reconnaissance des limites de la raison pure (héritage kantien chez Schelling) et de sa dépendance à ce qui demeure mystérieux et inexpliqué, que l’on nomme force vitale organique (héritage romantique) ; d’autre part, le fait que la liberté elle-même, étant à la fois origine et fin, permet cette union entre l’homme et la nature. Cette unité trouve sa réalisation, par exemple, dans l’action créatrice du poète ou de l’artiste, ou dans les engagements d’individus, de peuples amoureux ou de philosophes, et se manifeste sous de nouvelles formes au cours de l’histoire.

Dariosh : Quelles sont les œuvres les plus importantes de Schelling ? Par ailleurs, quels livres introductifs peuvent constituer de bons préalables à la lecture de ses textes principaux ?

Birashk : L’œuvre la plus accessible de Schelling est sans doute son Traité sur la liberté humaine, qui a eu une influence considérable sur les penseurs postérieurs, comme Heidegger. Schelling a achevé ce texte en 1809, c’est-à-dire après la Phénoménologie de l’esprit de Hegel, et, sans mentionner nommément, il répond à certaines critiques de Jacobi et de Hegel sur ses œuvres précédentes. Ce traité constitue, à la fois de manière systématique et claire, mais également complexe et innovante, un texte majeur de l’idéalisme allemand, et plus largement de l’histoire de la philosophie, qui mérite assurément d’être étudié. Non seulement pour Schelling, mais dans l’étude de l’histoire de la philosophie en général, je recommande toujours la lecture de biographies, qui permettent de se familiariser avec le contexte intellectuel, social et historique d’un système de pensée. À cet égard, la biographie de Schelling par Andrew Bowie en anglais ou celle de Xavier Tilliette en français sont particulièrement utiles. Pour une approche plus spécialisée, et intéressante pour celles et ceux qui souhaitent comprendre la relation de Schelling aux enjeux contemporains, je peux recommander deux ouvrages de Slavoj Žižek portant sur le Traité de la liberté et Les Âges du monde. J’espère également que mon propre livre sur le temps et la liberté chez Schelling sera bientôt publié ; il offre une analyse approfondie de l’ensemble de son parcours intellectuel, en se concentrant sur les concepts que nous avons évoqués. Pour les œuvres de jeunesse, le Système de l’idéalisme allemand (1800) est recommandé pour ceux qui possèdent une certaine familiarité avec la langue et le style de la philosophie allemande classique. Quant à ceux qui s’intéressent aux aspects théologiques ou mythologiques historiques de la pensée de Schelling, ses derniers cours magistraux constituent une lecture particulièrement précieuse.

Dariosh : De quels philosophes Schelling a-t-il reçu l’influence la plus forte, et sur qui a-t-il exercé une influence considérable ?

Birashk : À mon sens, Schelling a intégré et nourri de manière magistrale de nombreuses trajectoires de pensée dans son propre système intellectuel, allant d’Héraclite, Platon, Plotin, Proclus et Augustin, jusqu’à Spinoza et Leibniz, et bien sûr Kant et Fichte d’une part, et d’autre part des textes védiques et zoroastriens, la Kabbale et la mystique chrétienne allemande, tels qu’Eckhart, Jacobi ou Franz von Baader. Quant à l’influence de Schelling sur le monde postérieur, il y a beaucoup à dire, surtout qu’après Hegel il occupa la chaire de philosophie à Berlin, où des figures telles que Kierkegaard et Engels ont suivi ses cours. Martin Heidegger est considéré, en quelque sorte, comme responsable de la « renaissance » de Schelling au XXᵉ siècle. Dans la tradition de la théorie critique, des penseurs comme Bloch et Habermas ont également tiré parti de nombreuses idées de Schelling, notamment dans sa critique de la vision linéaire et réductionniste de l’histoire chez Hegel. Parmi les contemporains, on peut citer Žižek et Jean Caputo, qui considèrent ses projets théologiques et spéculatifs comme une source d’inspiration pour une approche émancipatrice des traditions mythiques et théologiques, et pour dépasser la domination idéologique sur la vie.

Dariosh : Schelling a également été influencé par Spinoza ; cette influence se manifeste-t-elle particulièrement dans quelle partie de sa pensée ?

Birashk : Oui. Il est intéressant de noter que Spinoza est peut-être le seul philosophe dont Schelling parle à plusieurs reprises de manière positive, se considérant en quelque sorte comme un continuateur de son panthéisme, c’est-à-dire la reconnaissance d’une unité fondamentale dans l’existence entre des réalités qui, dans la tradition métaphysique et systématique de la philosophie occidentale, sont considérées comme opposées, voire contradictoires. En d’autres termes, Schelling postule une réalité fondamentale qui est simultanément la source de l’esprit et de la nature. Cette perspective a d’importantes conséquences philosophiques et éthiques, et, à mon avis, constitue la clé principale pour accéder à la pensée de Schelling qui cherche toujours à établir une paix et une harmonie entre les pluralités tout en préservant leur individualité et leur diversité.

Dariosh : Dans quels domaines Schelling a-t-il été influencé par Kant, et où s’est-il différencié de lui ? Quelle est la critique principale de Schelling à l’égard de Kant ? Pourquoi Schelling considère-t-il que la séparation absolue entre les choses en soi et les phénomènes pose problème ?

Birashk : La réponse à cette question s’éclaire dans ce contexte : fondamentalement, le problème du fossé entre la raison théorique et la raison pratique chez Kant, que Schelling compare à la séparation, voire à l’opposition entre esprit et intellect chez Descartes, constitue l’un des enjeux philosophiques les plus cruciaux. Dès ses premières œuvres, Schelling tente de trouver une solution à cette crise, qui, selon lui, vide à la fois le domaine de l’intellect et des sciences exactes de leur contenu véritable, et entraîne l’éthique et la nature vers l’illusion qu’elles ne peuvent être appréhendées par une approche réfléchie et doivent être laissées au seul domaine de l’action pratique. La séparation entre la chose en soi et les phénomènes, que vous mentionnez, est également problématique chez Kant. Elle constitue, en quelque sorte, la racine métaphysique du fossé entre la raison théorique – qui, chez Kant, se réduit aux phénomènes soumis à l’espace et au temps – et la raison pratique, qui relève de la vérité des choses en soi, inaccessibles à la compréhension ou au traitement selon le cadre kantien. C’est pour cette raison que Schelling place le concept de liberté au cœur de sa pensée. Comme il le montre dans son Traité sur la liberté, bien que Kant, dans sa Critique de la raison pure, ait conclu que la chose en soi échappe au temps et à l’espace, et que dans la Critique de la raison pratique il situe la liberté au-delà des déterminations temporelles et spatiales, Kant n’a pas tiré la conclusion que la chose en soi est la liberté elle-même. Bien entendu, il s’agit ici de questions complexes qui ne peuvent être pleinement développées dans ce cadre restreint.

Dariosh : Que signifie la Naturphilosophie chez Schelling ? J’ai l’impression que ce concept est souvent mal compris en persan.

Birashk : La Naturephilosophie n’est bien sûr pas une philosophie des sciences naturelles au sens où nous la concevons, par exemple, dans l’approche analytique contemporaine. La réponse courte serait que la Naturphilosophie de Schelling est une philosophie qui nous rend conscients de la nature elle-même, et non du Moi cartésien ou des systèmes dominants qui ont suivi Descartes. Autrement dit, il s’agit d’une perspective qui reconnaît la place, la réalité, la vitalité, l’esprit et la valeur intrinsèque et indépendante de tout sujet humain de la nature, et qui cherche à penser à partir de cette reconnaissance. À mon avis, c’est précisément pour cette raison que la philosophie de Schelling constitue une source profonde et précieuse pour les tentatives théoriques contemporaines de traiter les enjeux environnementaux, et qu’elle peut être vue comme un exemple de philosophie engagée pour l’écologie. Par exemple, le champ de recherche très actuel sur l’Anthropocène est largement influencé par sa pensée.

Dariosh : Comment Schelling tente-t-il de redéfinir la relation entre l’homme et la nature ?

Birashk : On peut identifier plusieurs éléments dans cette redéfinition. Le plus central, à mon avis, est la question de l’identité fondamentale entre l’homme et la nature : rappeler à l’humanité que nous ne sommes ni opposés à la nature, ni en conflit avec elle, et certainement ni son maître ni son esclave, mais que l’homme et la nature – et comme il le dit dans le Traité Clara, l’homme et la Terre – partagent une origine et un destin communs. La nature agit à travers nous, même lorsque nous la nions, et nos actions envers la nature sont en réalité des actions envers nous-mêmes. D’autres éléments que je peux seulement mentionner ici sont la réhabilitation de la matière, c’est-à-dire considérer la matière non pas comme une substance subordonnée au divin ou au Bien absolu, mais comme une force divine, éternelle et spirituelle en elle-même ; et la réhabilitation de l’obscur/du mystérieux c’est-à-dire la reconnaissance des limites de la raison humaine, telle qu’on peut la percevoir dans le projet critique de Kant et dans la critique romantique des Lumières.

Dariosh : Pourquoi pensait-il que la nature n’est pas seulement une « machine » ?

Birashk : La spiritualité et la vitalité de la nature, et même de la matière en elle-même, constitue l’un des aspects les plus complexes de la pensée de Schelling, et il est difficile de les détailler en peu de mots. Ici, je peux simplement signaler un indice auquel Schelling se réfère lui-même : la présence historique, dans de nombreuses traditions mythiques et théologiques à travers le monde, d’une conception non mécaniste de la nature. En réalité, on peut dire que la vision mécaniste de la nature est une invention très récente de l’humanité. C’est cette vision qui doit se justifier, et compte tenu des nombreuses limites de la science moderne face aux questions éthiques et même à la survie humaine, cette justification devient chaque jour plus problématique.

Dariosh : Enfin, si vous avez un message pour les amateurs de philosophie, en particulier les jeunes, vous pouvez l’exprimer ici.

Birashk : S’engager sur le chemin de la philosophie demande certes beaucoup de soi – de son esprit et de son cœur – et, surtout, dans de nombreux passages difficiles, il conduit l’individu vers de grandes solitudes. Mais pour ceux qui chérissent la conscience, la vérité et la justice, la fidélité à ce chemin est la plus riche et la plus lumineuse des expériences.

Dariosh : Je vous remercie d’avoir accepté cet entretien.

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